* * * * *
Le 3 janvier 1895.
(Jeudi, midi.)
Cher Maître,
Je viens d’être prévenu que je subirai demain l’affront le plus sanglant
qui puisse être fait à un soldat.
Je m’y attendais, je m’y étais préparé, le coup a cependant été
terrible. Malgré tout, jusqu’au dernier moment, j’espérais qu’un hasard
providentiel amènerait la découverte du véritable coupable.
Je marcherai à ce supplice épouvantable, pire que la mort, la tête
haute, sans rougir.
Vous dire que mon cœur ne sera pas affreusement torturé quand on
m’arrachera les insignes de l’honneur que j’ai acquis à la sueur de mon
front, ce serait mentir.
J’aurais certes mille fois préféré la mort.
Mais vous m’avez indiqué mon devoir, cher Maître, et je ne puis m’y
soustraire, quelles que soient les tortures qui m’attendent. Vous m’avez
inculqué l’espoir, vous m’avez pénétré de ce sentiment qu’un innocent ne
peut rester éternellement condamné, vous m’avez donné la foi.
Merci encore, cher Maître, de tout ce que vous avez fait pour un
innocent.
Demain, je serai transféré à la Santé.
Mon bonheur serait grand si vous pouviez m’y apporter la consolation de
votre parole chaude et éloquente et ranimer mon cœur brisé.
Je compte toujours sur vous, sur toute ma famille pour déchiffrer cet
épouvantable mystère.
Partout où j’irai, votre souvenir me suivra, ce sera l’étoile d’où
j’attendrai mon bonheur, c’est-à-dire ma réhabilitation pleine et
entière.
Agréez, cher Maître, l’expression de ma respectueuse sympathie.