A. DREYFUS.

J’apprends à l’instant que la dégradation n’aura lieu que samedi. Je

vous envoie quand même cette lettre.

* * * * *

Prison de la Santé.

(Samedi.)

Cher Maître,

J’ai tenu la promesse que je vous avais faite.

Innocent, j’ai affronté le martyre le plus épouvantable qu’on puisse

infliger à un soldat; j’ai senti autour de moi le mépris de la foule;

j’ai souffert la torture la plus terrible qu’on puisse s’imaginer. Et

que j’eusse été plus heureux dans la tombe! Tout serait fini, je

n’entendrais plus parler de rien, ce serait le calme, l’oubli de toutes

mes souffrances.

Mais hélas! le devoir ne me le permet pas, comme vous me l’avez si bien

montré.

Je suis obligé de vivre, je suis obligé de me laisser encore martyriser

pendant de longues semaines pour arriver à la découverte de la vérité, à

la réhabilitation de mon nom.

Hélas! quand tout cela sera-t-il fini, quand serai-je de nouveau

heureux?

Enfin, je compte sur vous, cher Maître. Je tremble encore au souvenir de

tout ce que j’ai enduré aujourd’hui, à toutes les souffrances qui

m’attendent encore.

Soutenez-moi, cher Maître, de votre parole chaude et éloquente; faites

que ce martyre ait une fin, qu’on m’envoie le plus vite possible là-bas

où j’attendrai patiemment, en compagnie de ma femme, que l’on fasse la

lumière sur cette lugubre affaire et qu’on me rende mon honneur.

Pour le moment, c’est la seule grâce que je sollicite. Si l’on a des

doutes, si l’on croit à mon innocence, je ne demande qu’une seule chose

pour le moment: c’est de l’air, c’est la société de ma femme; et alors

j’attendrai que tous ceux qui m’aiment aient déchiffré cette lugubre

affaire. Mais qu’on fasse le plus vite possible, car je commence à être

à bout de résistance. C’est vraiment trop tragique, trop cruel, d’être

innocent et d’être condamné pour un crime aussi épouvantable.

Pardon de ce style décousu, je n’ai pas encore mes idées à moi, je suis

profondément abattu physiquement et moralement. Mon cœur a trop saigné

aujourd’hui.

Pour Dieu donc, cher Maître, qu’on abrège mon supplice immérité.

Pendant ce temps, vous chercherez et j’en ai la foi, la conviction

intime, vous trouverez.

Lettres d'un innocent · 第 201 / 205 题