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Le 26 janvier 1898.
Ma chère Lucie,
Dans les dernières lettres que je t’ai écrites, je t’ai dit ce que
j’avais fait, à qui j’avais confié notre sort, celui de nos enfants,
quels appels j’ai adressés. Inutile de te dire avec quelle anxiété
j’attends une réponse, tellement les minutes me sont devenues lourdes.
Mais ma pensée est tellement tendue nuit et jour vers toi, vers nos
enfants, que je veux t’écrire encore pour te donner les conseils que je
te dois.
J’ai lu et relu toutes tes lettres, les vôtres, et je crois que depuis
longtemps nous vivons de malentendus qui viennent de diverses causes
(tes lettres souvent étaient des énigmes pour moi), du secret absolu
dans lequel je suis, de l’état de mon cerveau, des coups qui m’ont
frappé sans que j’y comprenne rien, de maladresses qui peut-être aussi
ont été commises.
Mais voici la situation telle que je crois la comprendre, et je
m’imagine n’être pas loin de la vérité. Je crois que M. le général de
Boisdeffre ne s’est jamais refusé à nous rendre justice. Nous,
profondément blessés, nous lui demandons la lumière. Il n’a pas plus été
en son pouvoir qu’au nôtre de la faire; elle se fera dans un avenir que
nul ne peut prévoir.
Les esprits se sont probablement aigris, des maladresses peut-être ont
été commises, je ne sais, tout cela a envenimé une situation déjà si
atroce. Il faut revenir en arrière, s’élever au-dessus de toutes les
souffrances pour envisager simplement notre situation.
Eh bien, moi, la plus grande victime, victime de tout et de tous depuis
plus de trois ans, qui suis là, presque agonisant, je viens te donner
des conseils de sagesse, de calme, que je crois te devoir, oh! sans
abandon d’aucun de mes droits, sans faiblesse, comme aussi sans
jactance.
Comme je te l’ai dit, il n’a pas été plus au pouvoir de M. le général de
Boisdeffre qu’au vôtre de faire la lumière, elle se fera dans un avenir
que nul ne peut prévoir.
Je lui ai donc demandé simplement la réhabilitation, un terme à notre
épouvantable martyre, car il est inadmissible que tu supportes un pareil
supplice, que nos enfants grandissent déshonorés par un tel crime que je
ne saurais avoir commis.
J’attends la réponse avec ce qui me reste de forces, en comptant les
heures, presque les minutes.
J’ignore si cette réponse me parviendra bientôt; j’ignore bien plus
encore comment je vis, tellement mon épuisement cérébral et nerveux est
immense; mais si je succombe avant, si je faiblis devant une situation
aussi atroce, supportée depuis si longtemps, je te donne comme devoir
absolu d’aller trouver en personne M. le général de Boisdeffre, et après
les lettres que je lui ai écrites, le sentiment qui, j’en suis sûr, est
au fond de son cœur de nous accorder la réhabilitation, quand tu auras
bien compris que la lumière est une œuvre de longue haleine, qu’il est
impossible de prévoir quand elle aboutira, je n’ai nul doute qu’il ne
t’accorde de suite la revision du procès, qu’il ne mette de suite un
terme à une situation aussi atroce pour toi, pour nos enfants; j’espère
aussi que sur ma tombe il me rendra le témoignage non seulement de la
loyauté de mon passé, mais de la loyauté absolue de ma conduite depuis
trois ans, où, sous tous les supplices, sous toutes les tortures, je
n’ai jamais oublié ce que j’étais: soldat loyal et dévoué à son pays.
J’ai tout accepté, tout subi, bouche close. Je ne m’en vante pas,
d’ailleurs, je n’ai fait que mon devoir, uniquement mon devoir.
Je te quitte avec regret, car ma pensée est avec toi, avec nos enfants,
nuit et jour, car cette pensée seule me fait encore vivre, et je
voudrais venir causer ainsi à toutes les minutes de mes longues journées
et de mes longues insomnies.
Je ne puis que répéter ce souhait, c’est que tout cela ait enfin un
terme, que cet infernal supplice de toutes les minutes ait une fin, mais
si tu agis comme je te l’ai dit, comme c’est ton devoir, puisque je te
le commande, je n’ai nul doute que tu aies un terme à ton épouvantable
martyre, à celui de nos enfants.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection,
ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,