* * * * *
Le 6 janvier 1898.
Chère Lucie,
Je n’ai encore reçu ni ton courrier du mois d’octobre, ni ton courrier
du mois de novembre; les dernières nouvelles que j’ai de toi sont donc
de septembre.
Je te parlerai donc moins que jamais de moi, moins que jamais de nos
souffrances qu’aucune parole humaine ne saurait amoindrir. Je t’ai écrit
il y a quelques jours; j’étais dans un tel état que je ne me souviens
plus un mot de ce que je t’ai dit.
Mais si je suis épuisé totalement de corps et d’esprit, l’âme est
toujours restée aussi ardente et je veux venir te dire les paroles qui
doivent soutenir ton inébranlable courage. J’ai remis notre sort, le
sort de nos enfants, le sort d’innocents qui depuis plus de trois ans se
débattent dans l’invraisemblable, entre les mains de M. le Président de
la République, entre les mains de M. le Ministre de la Guerre, pour
demander un terme enfin à notre épouvantable martyre; j’ai remis la
défense de nos droits entre les mains de M. le Ministre de la Guerre à
qui il appartient de faire réparer enfin cette trop longue et
épouvantable erreur.
J’attends impatiemment, je veux souhaiter que j’aurai encore une minute
de bonheur sur cette terre, mais ce dont je n’ai pas le droit de douter
un seul instant, c’est que justice ne soit faite, c’est que justice ne
te soit rendue, à toi, à nos enfants, que tu n’aies ton jour de bonheur
suprême.
Je te répéterai donc de toutes les forces de mon âme: courage et
courage!
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la
puissance de mon affection, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,