Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
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Le 25 décembre 1897.
Ma chère Lucie,
Plus que jamais, j’ai des minutes terribles où le cerveau s’affole;
c’est pourquoi je viens t’écrire, non pour te parler de moi, mais pour
te donner toujours et encore les conseils que je crois te devoir.
Dans une situation aussi tragique que la nôtre, où il s’agit de
l’honneur d’une famille, de la vie de nos enfants, il faut, ma bonne
chérie, s’élever toujours et encore au-dessus de tout, écarter du débat
toutes les questions de personnes, toutes les questions irritantes, pour
appeler à toi tous les concours, toutes les bonnes volontés. Je sais
mieux que personne que cela est parfois difficile; il est impossible de
ne pas sentir les blessures; mais il le faut. Il ne s’agit ni de
s’humilier, ni de s’abaisser, mais il ne faut pas non plus se perdre en
cris inutiles; les cris ne sont pas des raisons.
Il s’agit simplement de soutenir et de vouloir énergiquement, sans
faiblesse, avec dignité, son droit: le droit de l’innocence. Il faut
agir avec ton cœur d’épouse et de mère, horriblement mutilé et blessé.
J’ai trop souffert, j’ai trop souvent été affolé par des coups de massue
formidables, pour avoir pu toujours tenir cette conduite, qui était la
seule saine et raisonnable. Et c’est précisément parce que souvent je ne
sais où j’en suis, parce que les heures me deviennent trop lourdes, que
je veux venir t’ouvrir mon cœur.
J’ai fait encore, tout ce mois-ci, de nombreux et chaleureux appels pour
toi, pour nos enfants. Je veux souhaiter que cet épouvantable martyre
ait enfin un terme, je veux souhaiter que nous sortions enfin de cet
effroyable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Mais
ce dont je ne saurais douter, ce dont je n’ai pas le droit de douter,
c’est que tous les concours ne te soient donnés, que cette œuvre de
justice et de réparation ne se poursuive et ne s’accomplisse.
En résumé, ma chérie, ce que je voudrais te dire dans un effort suprême,
où j’écarte totalement ma personne, c’est qu’il faut soutenir son droit
énergiquement, car il est épouvantable de voir tant d’êtres humains
souffrir ainsi, car il faut penser à nos malheureux enfants qui
grandissent, mais sans y apporter aucune passion, sans y mêler aucune
question irritante, aucune question de personnes.
Je ne veux pas te parler encore de mon affection quand ton image chérie,
celle de nos enfants se dressent devant nos yeux, et il n’est peut-être
pas une minute où elles ne soient là; je sens mon cœur battre lourdement
comme s’il était par trop plein de larmes refoulées.
Et un cri suprême s’élève constamment de mon cœur à toutes les minutes
de mes longues journées, de mes longues insomnies; s’il est un cri
suprême qui s’élèvera à mon heure dernière, c’est un appel à tous pour
un grand effort de justice et de vérité, pour t’apporter ce concours
ardent et dévoué que te doivent tous les hommes de cœur et d’honneur.
Cet appel, je l’ai encore fait. Je te l’ai dit, je ne saurais douter
qu’il ne soit entendu, je te répéterai donc: courage!
Dans mes dernières lignes, je voudrais maintenant mettre tout mon cœur,
tout ce qu’il renferme d’affection pour toi, pour nos enfants, pour
tous; te dire que dans les pires moments de détresse, ce sont ces
sentiments qui m’ont sauvé, qui m’ont fait échapper à la tombe à
laquelle j’aspirais, pour essayer encore de faire mon devoir.
Je t’embrasse de tout mon cœur, je voudrais te serrer dans mes bras
comme je t’aime, et te prier aussi d’embrasser bien tendrement, bien
longuement pour moi nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous
mes chers frères et sœurs.
Mille baisers encore,