ALFRED.

Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.

* * * * *

Le 25 décembre 1897.

Ma chère Lucie,

Plus que jamais, j’ai des minutes terribles où le cerveau s’affole;

c’est pourquoi je viens t’écrire, non pour te parler de moi, mais pour

te donner toujours et encore les conseils que je crois te devoir.

Dans une situation aussi tragique que la nôtre, où il s’agit de

l’honneur d’une famille, de la vie de nos enfants, il faut, ma bonne

chérie, s’élever toujours et encore au-dessus de tout, écarter du débat

toutes les questions de personnes, toutes les questions irritantes, pour

appeler à toi tous les concours, toutes les bonnes volontés. Je sais

mieux que personne que cela est parfois difficile; il est impossible de

ne pas sentir les blessures; mais il le faut. Il ne s’agit ni de

s’humilier, ni de s’abaisser, mais il ne faut pas non plus se perdre en

cris inutiles; les cris ne sont pas des raisons.

Il s’agit simplement de soutenir et de vouloir énergiquement, sans

faiblesse, avec dignité, son droit: le droit de l’innocence. Il faut

agir avec ton cœur d’épouse et de mère, horriblement mutilé et blessé.

J’ai trop souffert, j’ai trop souvent été affolé par des coups de massue

formidables, pour avoir pu toujours tenir cette conduite, qui était la

seule saine et raisonnable. Et c’est précisément parce que souvent je ne

sais où j’en suis, parce que les heures me deviennent trop lourdes, que

je veux venir t’ouvrir mon cœur.

J’ai fait encore, tout ce mois-ci, de nombreux et chaleureux appels pour

toi, pour nos enfants. Je veux souhaiter que cet épouvantable martyre

ait enfin un terme, je veux souhaiter que nous sortions enfin de cet

effroyable cauchemar dans lequel nous vivons depuis si longtemps. Mais

ce dont je ne saurais douter, ce dont je n’ai pas le droit de douter,

c’est que tous les concours ne te soient donnés, que cette œuvre de

justice et de réparation ne se poursuive et ne s’accomplisse.

En résumé, ma chérie, ce que je voudrais te dire dans un effort suprême,

où j’écarte totalement ma personne, c’est qu’il faut soutenir son droit

énergiquement, car il est épouvantable de voir tant d’êtres humains

souffrir ainsi, car il faut penser à nos malheureux enfants qui

grandissent, mais sans y apporter aucune passion, sans y mêler aucune

question irritante, aucune question de personnes.

Je ne veux pas te parler encore de mon affection quand ton image chérie,

celle de nos enfants se dressent devant nos yeux, et il n’est peut-être

pas une minute où elles ne soient là; je sens mon cœur battre lourdement

comme s’il était par trop plein de larmes refoulées.

Et un cri suprême s’élève constamment de mon cœur à toutes les minutes

de mes longues journées, de mes longues insomnies; s’il est un cri

suprême qui s’élèvera à mon heure dernière, c’est un appel à tous pour

un grand effort de justice et de vérité, pour t’apporter ce concours

ardent et dévoué que te doivent tous les hommes de cœur et d’honneur.

Cet appel, je l’ai encore fait. Je te l’ai dit, je ne saurais douter

qu’il ne soit entendu, je te répéterai donc: courage!

Dans mes dernières lignes, je voudrais maintenant mettre tout mon cœur,

tout ce qu’il renferme d’affection pour toi, pour nos enfants, pour

tous; te dire que dans les pires moments de détresse, ce sont ces

sentiments qui m’ont sauvé, qui m’ont fait échapper à la tombe à

laquelle j’aspirais, pour essayer encore de faire mon devoir.

Je t’embrasse de tout mon cœur, je voudrais te serrer dans mes bras

comme je t’aime, et te prier aussi d’embrasser bien tendrement, bien

longuement pour moi nos chers et adorés enfants, tes chers parents, tous

mes chers frères et sœurs.

Mille baisers encore,

Lettres d'un innocent · 第 174 / 205 题