ALFRED.

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Le 4 novembre 1897.

Ma chère et bonne Lucie,

Je viens à l’instant de recevoir tes lettres; les paroles, ma bonne

chérie, sont bien impuissantes à rendre tout ce que la vue de ta chère

écriture réveille d’émotions poignantes dans mon cœur, et cependant ce

sont les sentiments de puissante affection que cette émotion réveille en

moi qui me donnent la force d’attendre le jour suprême où la vérité sera

enfin faite sur ce lugubre et terrible drame.

Tes lettres respirent un tel sentiment de confiance qu’elles ont

rasséréné mon cœur qui souffre tant pour toi, pour nos chers enfants.

Tu me fais la recommandation, pauvre chérie, de ne plus chercher à

penser, de ne plus chercher à comprendre. Oh! chercher à comprendre, je

ne l’ai jamais fait, cela m’est impossible; mais comment ne plus penser?

Tout ce que je puis faire c’est de chercher à attendre, comme je te l’ai

dit, le jour suprême de la vérité.

Dans ces derniers mois, je t’ai écrit de longues lettres où mon cœur

trop gonflé s’est détendu. Que veux-tu, depuis trois ans je me vois le

jouet de tant d’événements auxquels je suis étranger, ne sortant pas de

la règle de conduite absolue que je me suis imposée, que ma conscience

de soldat loyal et dévoué à son pays m’a imposée d’une façon

inéluctable, que, quoiqu’on en veuille, l’amertume monte du cœur aux

lèvres, la colère vous prend parfois à la gorge, et les cris de douleur

s’échappent. Je m’étais bien juré jadis de ne jamais parler de moi, de

fermer les yeux sur tout, ne pouvant avoir comme toi, comme tous, qu’une

consolation suprême, celle de la vérité, de la pleine lumière.

Mais la trop longue souffrance, une situation épouvantable, le climat

qui à lui seul embrase le cerveau, si tout cela ne m’a jamais fait

oublier aucun de mes devoirs, tout cela a fini par me mettre dans un

état d’éréthisme cérébral et nerveux qui est terrible.--Je comprends

très bien aussi, ma bonne chérie, que tu ne puisses pas me donner de

détails. Dans des affaires pareilles où des intérêts graves sont en jeu,

le silence est nécessaire, obligatoire.

Je bavarde avec toi, quoique je n’aie rien à te dire, mais cela me fait

du bien, repose mon cœur, détend mes nerfs. Vois-tu, souvent le cœur se

crispe de douleur poignante quand je pense à toi, à nos enfants, et je

me demande alors ce que j’ai bien pu commettre sur cette terre pour que

ceux que j’aime le plus, ceux pour qui je donnerais mon sang goutte à

goutte, soient éprouvés par un pareil martyre.

Mais même quand la coupe trop pleine déborde, c’est dans ta chère

pensée, dans celle des enfants, pensées qui font vibrer et frémir tout

mon être, qui l’exaltent à sa plus haute puissance, que je puise encore

la force de me relever, pour jeter le cri d’appel vibrant de l’homme qui

pour lui, pour les siens, ne demande depuis si longtemps que de la

justice, de la vérité, rien que de la vérité.

Je t’ai d’ailleurs formulé nettement ma volonté que je sais être la

tienne, la vôtre et que rien n’a jamais su abattre.

C’est ce sentiment, associé à celui de tous mes devoirs, qui m’a fait

vivre, c’est lui aussi qui m’a fait encore demander pour toi, pour tous,

tous les concours, un effort plus puissant que jamais de tous dans une

simple œuvre de justice et de réparation, en s’élevant au-dessus de

toutes les questions de personnes, au-dessus de toutes les passions.

Puis-je encore te parler de toute mon affection? C’est inutile, n’est-ce

pas, car tu la connais, mais ce que je veux te dire encore, c’est que

l’autre jour je relisais toutes tes lettres pour passer quelques-unes de

ces minutes trop longues auprès d’un cœur aimant et un immense sentiment

d’admiration s’élevait en moi pour ta dignité et ton courage. Si

l’épreuve des grands malheurs est la pierre de touche des belles âmes,

oh! ma chérie, la tienne est une des plus belles et des plus nobles

qu’il soit possible de rêver.

Tu remercieras M... de ses quelques mots. Tout ce que je pourrais lui

dire est dans ton cœur comme dans le mien.

Donc, ma chérie, toujours et encore courage, comme je te l’ai dit avant

mon départ de France, il y a longtemps, hélas! bien longtemps: nos

personnes ne doivent être que tout à fait secondaires; nos enfants sont

l’avenir, il ne doit rester aucune tache, il ne doit planer aucune

ombre, oh! pas la plus petite, sur leurs chères têtes. Ceci doit tout

dominer.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers

et adorés enfants.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 171 / 205 题