Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres. Mes vœux
de condoléances à Arthur et à Lucie; je ne me sens pas le courage de
leur écrire.
* * * * *
Le 22 octobre 1897.
Ma chère et bonne Lucie.
Si je n’écoutais que mon cœur, je t’écrirais à tout instant, à toute
heure de la journée, car ma pensée ne peut se détacher de toi, de nos
chers enfants, de tous, mais ce ne serait que répéter l’expression de
nos douleurs communes, et il n’est plus de mots pour rendre notre
martyre--si long!
Dans les lettres que je t’ai écrites, je t’ai exprimé mes sentiments, ma
volonté, que je sais être la tienne, la vôtre, indépendante de mes
souffrances, de ma vie; il y avait certes aussi des cris de douleur, car
lorsqu’on souffre ainsi sans relâche nuit et jour, plus encore pour toi,
pour nos chers enfants, que pour moi, le cerveau s’embrase, et s’il ne
suffisait pas déjà de mes tortures propres, le climat y suffirait à lui
seul à cette époque; le cœur a besoin aussi de se dégonfler, l’être
humain de crier ses détresses, ses défaillances.
Mais ne revenons pas sur tout cela; tout ce que je veux te dire
toujours, c’est que la lumière sur cette tragique histoire, tu dois la
réclamer, la vouloir, la poursuivre inflexiblement, sans jactance, sans
passion, mais avec le sentiment inébranlable de ton droit, avec ton cœur
d’épouse et de mère horriblement mutilé et blessé, avec une énergie et
une volonté croissante chaque jour avec tes souffrances.
Je veux donc simplement aujourd’hui, en attendant tes chères lettres,
t’embrasser de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime,
ainsi que nos adorés enfants, souhaiter comme toujours que notre
effroyable martyre ait enfin un terme, mais te répéter aussi toujours
mille et mille fois: courage!
Mille baisers encore,