Et pour tous, chers parents, chers frères et sœurs, du courage et une
indomptable volonté que rien ne doit ébranler, que rien ne doit
affaiblir.
* * * * *
Le 2 octobre 1897.
Ma chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres du mois d’août, quelques-unes
aussi de la famille.
Je souhaite avec toi, pour toi, pour nous tous, que le jour de la
justice luise enfin, que nous apercevions enfin un terme à notre
martyre aussi long qu’effroyable. Je t’ai d’ailleurs déjà dit, dans de
longues lettres, que ni ma foi, ni mon courage n’étaient, ne seraient
jamais ébranlés, car, d’une part, je sais que vous saurez tous remplir
énergiquement votre devoir, vouloir non moins inflexiblement votre
droit: le droit de la justice et de la vérité; que, d’autre part, s’il
est un devoir imprescriptible pour ma patrie, c’est d’apporter la pleine
et éclatante lumière sur cette tragique histoire, de réparer cette
effroyable erreur.
En effet, bien souvent, autant que ma faiblesse d’homme me le
permettait, car si l’on peut être stoïque devant la mort--et je l’ai
appelée bien souvent de tous mes vœux--il est difficile de l’être à
toutes les minutes d’une agonie aussi lente qu’imméritée--je t’ai caché
mes horribles détresses devant de tels supplices, pour t’empêcher de
faiblir, de plier à ton tour sous le poids de telles souffrances.
Si, depuis quelques mois, je ne te cache plus rien, c’est que j’estime
qu’il faut que tu sois toujours préparée à tout, puisant dans tes
devoirs de mère que tu as à remplir héroïquement, invinciblement, la
force de tout supporter d’un cœur ferme et vaillant, avec la volonté
inébranlable de laver le nom que tu portes, que portent nos enfants, de
cette infâme souillure.
Maintenant, assez de tout cela, n’est-ce pas, chérie? Laissons à ceux
qui les ont leurs craintes, leurs arrière-pensées. Si mon âme est
toujours vaillante et le restera jusqu’au dernier souffle, tout est
épuisé en moi, le cœur gonflé à éclater, non seulement de ses tortures
passées, mais de te voir méconnaître à ce point; le cerveau vacille et
chancelle à la merci du moindre heurt, du moindre événement. D’ailleurs,
comme je te l’ai déjà dit, mes longues lettres sont trop l’expression
intime et profonde aussi bien de mes sentiments que de mon immuable
volonté, pour qu’il soit utile d’y revenir: elles sont comme mon
testament moral.
Donc, ma chère Lucie, pour toi, comme pour tous, il faut toujours faire
votre devoir, vouloir votre droit, le droit de la justice et de la
vérité, jusqu’à ce que la pleine lumière soit faite, pour la France
entière, et il faut qu’elle le soit, vivant ou mort, car, comme le
spectre de Banquo, je sortirai de la tombe pour vous crier à tous, de
toute mon âme, toujours et encore: courage et courage! pour rappeler à
la patrie qui me supplicie ainsi, qui me sacrifie, j’ose le dire, car
nul cerveau humain ne saurait résister d’une manière aussi prolongée à
une situation pareille,--et c’est un miracle que j’aie pu y résister
jusqu’ici,--pour rappeler à la patrie qu’elle a un devoir à remplir qui
est d’apporter l’éclatante lumière sur cette tragique histoire, de
réparer cette effroyable erreur qui dure depuis si longtemps.
Donc, chérie, sois en sûre, tu auras ton jour de rayonnante gloire, de
joie suprême, soit par vos efforts, soit par ceux de la patrie qui
remplira tous ses devoirs, et, si je n’y suis pas--que veux-tu, chérie?
il y a des victimes d’État, et la situation est vraiment par trop dure,
par trop forte depuis le temps que je la supporte,--eh bien, Pierre me
représentera!
Je ne parlerai pas des enfants, je l’ai d’ailleurs déjà longuement fait
dans mes lettres d’août, et puis je te connais trop bien pour me faire
quelque souci à leur égard. Tu les embrasseras de toutes mes forces, de
toute mon âme. Je te quitte, quoique ce me soit toujours une grande
douleur de m’arracher d’auprès de toi, tellement est court et fugitif ce
moment que je viens passer auprès de toi.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, de toute la
puissance de mon affection, ainsi que nos chers enfants, en te répétant
encore courage et courage, en souhaitant aussi que tout cela ait enfin
un terme.
Ton dévoué,