ALFRED.

Mille baisers aux chers enfants encore et toujours; tous mes souhaits de

bonheur pour Marie et son cher mari; tout autant de baisers pour tous

mes chers frères et sœurs, pour Lucie et Henri.

* * * * *

Le 4 septembre 1897.

Chère Lucie,

Je viens de recevoir le courrier du mois de juillet. Tu me dis encore

d’avoir la certitude de l’entière lumière; cette certitude est dans mon

âme, elle s’inspire des droits qu’a tout homme de la demander, de la

vouloir, quand il ne veut qu’une chose: la vérité.

Tant que j’aurai la force de vivre dans une situation aussi inhumaine

qu’imméritée, je t’écrirai donc pour t’animer de mon indomptable

volonté.

D’ailleurs, les dernières lettres que je t’ai écrites sont comme mon

testament moral. Je t’y parlais d’abord de notre affection; je t’y

avouais aussi des défaillances physiques et cérébrales, mais je t’y

disais non moins énergiquement ton devoir, tout ton devoir.

Cette grandeur d’âme que nous avons tous montrée, les uns comme les

autres, qu’on ne se fasse nulle illusion, cette grandeur d’âme ne doit

être ni de la faiblesse, ni de la jactance; elle doit s’allier, au

contraire, à une volonté chaque jour grandissante, grandissante à chaque

heure du jour, pour marcher au but: la découverte de la vérité, de toute

la vérité pour la France entière.

Certes, parfois la blessure est par trop saignante, et le cœur se

soulève, se révolte; certes, souvent, épuisé comme je le suis, je

m’effondre sous les coups de massue, et je ne suis plus alors qu’un

pauvre être humain d’agonie et de souffrances; mais mon âme indomptée me

relève, vibrant de douleur, d’énergie, d’implacable volonté devant ce

que nous avons de plus précieux au monde: notre honneur, celui de nos

enfants, le nôtre à tous; et je me redresse encore pour jeter à tous le

cri d’appel vibrant de l’homme qui ne demande, qui ne veut que de la

justice, pour venir toujours et encore vous embraser tous du feu ardent

qui anime mon âme, qui ne s’éteindra qu’avec ma vie.

Moi, je ne vis que de ma fièvre, depuis si longtemps, au jour le jour,

fier quand j’ai gagné une longue journée de vingt-quatre heures. Je

subis le sort sot et inutile du Masque de fer, parce qu’on a toujours la

même arrière-pensée, je te l’ai dit franchement dans une de mes

dernières lettres.

Quant à toi, tu n’as à savoir ni ce que l’on dit, ni ce que l’on pense.

Tu as à faire inflexiblement ton devoir, vouloir non moins

inflexiblement ton droit: le droit de la justice et de la vérité. Oui,

il faut que la lumière soit faite, je formule nettement ma pensée; mais

s’il y a dans cette horrible affaire d’autres intérêts que les nôtres,

que nous n’avons jamais méconnus, il y a aussi les droits

imprescriptibles de la justice et de la vérité; il y a le devoir pour

tous de mettre un terme à une situation aussi atroce, aussi imméritée,

en respectant tous les intérêts.

Je ne puis donc que souhaiter, pour tous deux, pour tous, que cet

effroyable, horrible et immérité martyre ait enfin un terme.

Maintenant, que puis-je apporter encore pour exprimer encore cette

affection profonde, immense pour toi, pour nos enfants, pour exprimer

mon affection pour tes chers parents, pour tous nos chers frères et

sœurs, pour vous tous enfin qui souffrez cet effroyable et long martyre.

Te parler longuement de moi, de toutes les petites choses, c’est

inutile; je le fais parfois malgré moi, car le cœur a des révoltes

irrésistibles; l’amertume, quoi qu’on en veuille, monte du cœur aux

lèvres quand on voit ainsi tout méconnaître, tout ce qui fait la vie

noble et belle; et, certes, s’il ne s’agissait que de moi, de ma propre

personne, il y a longtemps que j’eusse été chercher dans la paix de la

tombe l’oubli de ce que j’ai vu, de ce que j’ai entendu, l’oubli de ce

que je vois chaque jour.

J’ai vécu pour te soutenir, vous soutenir tous de mon indomptable

volonté, car il ne s’agissait plus là de ma vie, il s’agissait de mon

honneur, de notre honneur à tous, de la vie de nos enfants; j’ai tout

supporté sans fléchir, sans baisser la tête, j’ai étouffé mon cœur, je

refrène chaque jour toutes les révoltes de l’être, réclamant toujours

et encore à tous, sans lassitude comme sans jactance, la vérité.

Je souhaite cependant pour nous deux, pauvre aimée, pour tous, que les

efforts, soit des uns, soit des autres, aboutissent bientôt; que le jour

de la justice luise enfin pour nous tous, qui l’attendons depuis si

longtemps.

Chaque fois que je t’écris, je ne puis presque pas quitter la plume, non

pour ce que j’ai à te dire... mais je vais te quitter de nouveau, pour

de longs jours, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, de vous

tous.

Je termine cependant en t’embrassant ainsi que nos chers enfants, tes

chers parents, tous nos chers frères et sœurs, en te serrant dans mes

bras de toutes mes forces et en te répétant avec une énergie que rien

n’ébranle, et tant que j’aurai souffle de vie: courage, courage et

volonté!

Mille baisers encore.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 168 / 205 题