ALFRED.

Mille baisers à tes chers parents, mes plus profonds souhaits de bonheur

encore pour notre chère Marie, tout autant de baisers à nos frères et

sœurs. Et pour tous invariablement, quelles que soient leurs

souffrances, quelle que soit leur effroyable douleur, toujours courage!

* * * * *

Le 10 août 1897.

Chère Lucie,

Je viens de recevoir à l’instant tes trois lettres du mois de juin,

toutes celles de la famille, et c’est sous l’impression toujours aussi

vive, aussi poignante, qu’évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant

d’aussi épouvantables souffrances que je veux y répondre.

Je te dirai encore une fois, d’abord toute ma profonde affection, toute

mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble caractère; je

t’ouvrirai aussi toute mon âme et te dirai ton devoir, ton droit, ce

droit que tu ne dois abandonner que devant la mort. Et ce droit, ce

devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que pour toi, que pour

vous tous, c’est de vouloir la lumière pleine et entière sur cet

horrible drame, c’est de vouloir, sans faiblesse comme sans jactance,

mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le nom que portent nos

chers enfants, soit lavé de cette horrible souillure.

Et ce but, tu dois, vous devez l’atteindre en bons et vaillants Français

qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les autres, quels

qu’aient été les outrages, les amertumes, n’ont jamais oublié un seul

instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la lumière sera

faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut qu’elle le soit,

ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne devant compter devant un

but pareil; eh! bien, si je ne suis plus là, il t’appartiendra de laver

ma mémoire de ce nouvel outrage aussi injuste que rien n’a jamais

justifié. Et, je le répète, quelles qu’aient été mes souffrances, si

atroces qu’aient été les tortures qui m’ont été infligées, tortures

inoubliables et que les passions qui égarent parfois les hommes peuvent

seules excuser, je n’ai jamais oublié qu’au-dessus des hommes,

qu’au-dessus de leurs passions, qu’au-dessus de leurs égarements, il y a

la patrie. C’est à elle alors qu’il appartiendra d’être mon juge

suprême.

Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable de

voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme,

dis-je, c’est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n’oublie pas,

qui voit tout, qui connaît tout; pouvoir se mirer, en un mot, dans sa

conscience, avec la certitude d’avoir toujours et partout fait son

devoir. Cette certitude, je l’ai.

Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement,

impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le martyre,

mais qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses enfants, soit

lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la lumière soit faite,

qu’elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien à l’affaire.

D’ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m’animent vous

animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la

mienne.

Te parler des enfants, je ne le puis. D’ailleurs, je te connais trop

bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne

les quitte jamais, sois toujours avec eux de cœur et d’âme, écoute-les

toujours, quelque importunes que puissent être leurs questions.

Comme je te l’ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas

seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle, mais

à leur assurer aussi l’appui qu’ils doivent trouver auprès de leurs

parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la certitude

qu’ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur cœur, où

trouver l’oubli de leurs peines, de leurs déboires, si petits, si naïfs

qu’ils paraissent parfois.

Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma

profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers

parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j’aime du plus profond de

mon cœur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le

dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et courage,

que rien ne doit ébranler ta volonté, qu’au-dessus de ma vie plane le

souci suprême, celui de l’honneur de mon nom, du nom que tu portes, que

portent mes enfants, t’embraser du feu ardent qu’anime mon âme, feu qui

ne s’éteindra qu’avec ma vie.

Je t’embrasse du plus profond de mon cœur, de toutes mes forces, ainsi

que mes chers et adorés enfants.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 167 / 205 题