ALFRED.

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Le 4 mai 1897.

Chère et bonne Lucie,

Je viens de recevoir ton courrier de mars, celui de la famille, et c’est

toujours avec la même émotion poignante, avec la même douleur que je te

lis, que je vous lis tous, tant nos cœurs sont blessés, déchirés par

tant de souffrances.

Je t’ai déjà écrit il y a quelques jours en attendant tes chères lettres

et je te disais que je ne voulais ni chercher, ni comprendre, ni savoir

pourquoi l’on me faisait succomber ainsi sous tous les supplices. Mais

si dans la force de ma conscience, dans le sentiment de mon devoir, j’ai

pu m’élever ainsi au-dessus de tout, étouffer toujours et encore mon

cœur, éteindre toutes les révoltes de mon être, il ne s’ensuit pas que

mon cœur n’ait profondément souffert, que tout, hélas! ne soit en

lambeaux.

Mais aussi je t’ai dit qu’il n’entrait jamais un moment de découragement

dans mon âme, qu’il n’en doit pas plus entrer dans la tienne, dans les

vôtres à tous.

Oui, il est atroce de souffrir ainsi, oui, tout cela est épouvantable et

déroute toutes les croyances en ce qui fait la vie noble et belle...;

mais aujourd’hui, il ne saurait y avoir d’autre consolation pour les uns

comme pour les autres que la découverte de la vérité, la pleine lumière.

Quelle que soit donc ta douleur, quelles que puissent être vos

souffrances à tous, dis-toi qu’il y a un devoir sacré à remplir que rien

ne saurait ébranler: ce devoir est de rétablir un nom, dans toute son

intégrité, aux yeux de la France entière.

Maintenant, te dire tout ce que mon cœur contient pour toi, pour nos

enfants, pour vous tous, c’est inutile, n’est-ce pas? Dans le bonheur,

on ne s’aperçoit même pas de toute la profondeur, de toute la puissance

de tendresse qui réside au fond du cœur pour ceux que l’on aime. Il faut

le malheur, le sentiment des souffrances qu’endurent ceux pour qui l’on

donnerait jusqu’à la dernière goutte de son sang, pour en comprendre la

force, pour en saisir le puissance. Si tu savais combien souvent j’ai dû

appeler à mon aide, dans les moments de détresse, ta pensée, celle des

enfants, pour nous forcer à vivre encore, pour accepter ce que je

n’aurais jamais accepté sans le sentiment du devoir.

Et cela me ramène toujours à cela, ma chérie: fais ton devoir,

héroïquement, invinciblement, comme une âme humaine très haute et très

fière qui est mère et qui veut que le nom qu’elle porte, que portent ses

enfants soit lavé de cette horrible souillure.

Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage! Te

parler de moi, je ne le puis, je t’en ai donné les raisons dans ma

précédente lettre. Je veux donc simplement terminer ces quelques lignes

en t’embrassant de tout mon cœur, de toutes mes forces, comme je t’aime,

ainsi que nos chers enfants.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 163 / 205 题