Et pour tous, quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne, ce cri profond,
invincible de mon âme: haut les cœurs! La vie n’est rien, l’honneur est
tout..... Et pour toi, toute la tendresse de mon cœur.
* * * * *
Le 24 avril 1897.
Chère Lucie,
Je veux venir causer avec toi en attendant tes chères lettres, non pour
te parler de moi, mais pour te dire toujours les mêmes paroles qui
doivent soutenir ton inaltérable courage et puis aussi, faiblesse
humaine bien excusable, pour venir réchauffer un peu mon cœur si torturé
auprès du tien, non moins torturé, hélas!
Je relisais tes lettres de février et tu t’étonnes, tu t’excuses presque
des cris de douleur, de révolte que ton cœur laisse échapper parfois. Ne
t’en excuse pas, ils sont trop légitimes. Dans cette longue agonie de la
pensée que je subis, crois bien que les mêmes douleurs je les connais.
Oui, certes, tout cela est épouvantable; aucune parole humaine n’est
capable de rendre, d’exprimer de telles douleurs, et parfois l’on
voudrait hurler, tant une pareille douleur est inexprimable. J’ai aussi
des moments terribles, atroces, d’autant plus épouvantables qu’ils sont
plus contenus, que jamais une plainte ne s’exhale de mes lèvres muettes,
où alors la raison s’effondre, où tout en moi se déchire, se révolte. Il
y a longtemps, je te disais que souvent dans mes rêves je pensais: eh!
oui, tenir seulement pendant quelques minutes entre mes mains l’un des
complices misérables de l’auteur de ce crime infâme, et dussé-je lui
arracher la peau lambeau par lambeau, je lui ferais bien avouer leurs
viles machinations contre notre pays; mais tout cela, douleurs et
pensées, ce ne sont que des sentiments, ce ne sont que des rêves, et
c’est la réalité qu’il faut voir.
Et la réalité, la voici, toujours la même: c’est que dans cette horrible
affaire il y a double intérêt en jeu, celui de la patrie, le nôtre, que
l’un est aussi sacré que l’autre.
C’est pour cela que je ne veux ni chercher à comprendre, ni savoir
pourquoi l’on me fait ainsi succomber sous tous les supplices. Ma vie
est à mon pays, aujourd’hui comme hier, qu’il la prenne; mais si ma vie
lui appartient, son devoir imprescriptible est de faire la lumière
pleine et entière sur cet horrible drame, car mon honneur ne lui
appartient pas, c’est le patrimoine de nos enfants, de nos familles.
Par conséquent, chère Lucie, je te répéterai toujours, à toi comme à
tous, étouffez vos cœurs, comprimez vos cerveaux.--Quant à toi, il faut
que tu sois héroïquement, invinciblement, tout à la fois mère et
Française.
Maintenant, chérie, te parler de moi, je ne le puis plus. Si tu savais
tout ce que j’ai subi, tout ce que j’ai supporté, ton âme en frémirait
d’horreur, et je ne suis aussi qu’un être humain qui a un cœur, que ce
cœur est gonflé à éclater, et que j’ai un besoin, une soif immense de
repos. Ah! représente-toi ce qu’une journée de vingt-quatre heures
compte de minutes épouvantables dans l’inactivité la plus active, la
plus absolue, à me tourner les pouces, en tête à tête avec mes pensées.
Si j’ai pu résister jusqu’ici à tant de tourments, c’est que j’ai évoqué
souvent ta pensée, celle de nos enfants, de vous tous, et puis je savais
aussi ce que tu souffrais, comme vous souffriez tous.
Donc, chérie, accepte tout, quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne, en
souffrant en silence, comme une âme humaine très haute et très fière,
qui est mère et qui veut voir le nom qu’elle porte, que portent ses
enfants, lavé de cette souillure horrible.
Donc à toi, comme à tous, toujours et encore, courage et courage!
Tu embrasseras tes chers enfants pour moi, tu leur diras mon affection.
Tu embrasseras aussi tes chers frères et sœurs, les miens pour moi.
Et pour toi, pour nos chers enfants, tout ce que mon cœur contient de
puissante affection.