ALFRED.

Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.

* * * * *

Le 28 mars 1897.

Chère Lucie,

Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de

deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne

t’écris plus longuement. Je t’ai écrit de nombreuses lettres fin

janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.

Et puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, qui régissent nos âmes,

nous les connaissons. D’ailleurs, nous avons épuisé tous deux, nous tous

enfin, la coupe de toutes les souffrances.

Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi.

Je ne le puis, hélas! Lorsqu’on souffre aussi atrocement, quand on

supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la

veille où l’on sera le lendemain.

Tu me pardonneras aussi si je n’ai pas toujours été stoïque, si souvent

je t’ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais déjà

tant. Mais c’était parfois trop, et j’étais trop seul.

Mais aujourd’hui, chérie, comme hier, arrière toutes les plaintes,

toutes les récriminations. La vie n’est rien, il faut que tu triomphes

de toutes tes douleurs, quelles qu’elles puissent être, de toutes les

souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un

devoir sacré à remplir.

Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant toi,

vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.

Ah! je sais bien que tu n’es aussi qu’un être humain..., mais quand la

douleur devient trop grande, si les épreuves que l’avenir te réserve

sont trop fortes, regarde nos chers enfants, et dis-toi qu’il faut que

tu vives, qu’il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu’au jour où la

patrie reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis.

D’ailleurs, comme je te l’ai dit, j’ai légué à ceux qui m’ont fait

condamner un devoir auquel ils ne failliront pas, j’en ai l’absolue

certitude.

Te parler de l’éducation des enfants, c’est inutile, n’est-ce pas? Nous

avons trop souvent, dans nos longues causeries, épuisé ce sujet, et nos

cœurs, nos sentiments, tout en nous enfin était si uni, que tout

naturellement l’accord s’est fait sur ce qu’elle devait être, et qui

peut se résumer en ceci: en faire des êtres forts physiquement et

moralement.

Je ne veux pas insister trop longuement sur tout ceci, car il est des

pensées trop tristes, dont je ne veux pas t’accabler.

Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de cette

voix que tu devras toujours entendre, c’est courage et courage! Ta

patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser jusqu’à ce

que la vérité tout entière soit révélée et reconnue.

Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c’est tout ce que

mon cœur contient d’affection pour toi, pour tous. Si j’ai pu résister

jusqu’ici à tant de misères morales, c’est que j’ai puisé cette force

dans ta pensée, dans celle des enfants.

J’espère maintenant que tes lettres d’avril vont me parvenir bientôt, et

que je ne subirai pas pour elles une si longue attente.

Je termine en te serrant dans mes bras, sur mon cœur, de toute la

puissance de mon affection, et en te répétant toujours et encore:

courage et courage!

Mille baisers à nos chers enfants.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 161 / 205 题