Mes meilleurs baisers à tes chers parents, à tous les nôtres.
* * * * *
Le 28 mars 1897.
Chère Lucie,
Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de
deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne
t’écris plus longuement. Je t’ai écrit de nombreuses lettres fin
janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.
Et puis, les sentiments qui sont dans nos cœurs, qui régissent nos âmes,
nous les connaissons. D’ailleurs, nous avons épuisé tous deux, nous tous
enfin, la coupe de toutes les souffrances.
Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi.
Je ne le puis, hélas! Lorsqu’on souffre aussi atrocement, quand on
supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la
veille où l’on sera le lendemain.
Tu me pardonneras aussi si je n’ai pas toujours été stoïque, si souvent
je t’ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais déjà
tant. Mais c’était parfois trop, et j’étais trop seul.
Mais aujourd’hui, chérie, comme hier, arrière toutes les plaintes,
toutes les récriminations. La vie n’est rien, il faut que tu triomphes
de toutes tes douleurs, quelles qu’elles puissent être, de toutes les
souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un
devoir sacré à remplir.
Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant toi,
vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.
Ah! je sais bien que tu n’es aussi qu’un être humain..., mais quand la
douleur devient trop grande, si les épreuves que l’avenir te réserve
sont trop fortes, regarde nos chers enfants, et dis-toi qu’il faut que
tu vives, qu’il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu’au jour où la
patrie reconnaîtra ce que j’ai été, ce que je suis.
D’ailleurs, comme je te l’ai dit, j’ai légué à ceux qui m’ont fait
condamner un devoir auquel ils ne failliront pas, j’en ai l’absolue
certitude.
Te parler de l’éducation des enfants, c’est inutile, n’est-ce pas? Nous
avons trop souvent, dans nos longues causeries, épuisé ce sujet, et nos
cœurs, nos sentiments, tout en nous enfin était si uni, que tout
naturellement l’accord s’est fait sur ce qu’elle devait être, et qui
peut se résumer en ceci: en faire des êtres forts physiquement et
moralement.
Je ne veux pas insister trop longuement sur tout ceci, car il est des
pensées trop tristes, dont je ne veux pas t’accabler.
Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de cette
voix que tu devras toujours entendre, c’est courage et courage! Ta
patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser jusqu’à ce
que la vérité tout entière soit révélée et reconnue.
Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c’est tout ce que
mon cœur contient d’affection pour toi, pour tous. Si j’ai pu résister
jusqu’ici à tant de misères morales, c’est que j’ai puisé cette force
dans ta pensée, dans celle des enfants.
J’espère maintenant que tes lettres d’avril vont me parvenir bientôt, et
que je ne subirai pas pour elles une si longue attente.
Je termine en te serrant dans mes bras, sur mon cœur, de toute la
puissance de mon affection, et en te répétant toujours et encore:
courage et courage!
Mille baisers à nos chers enfants.
Ton dévoué,