Mes meilleurs baisers à tes parents, à tous les nôtres. Je n’ai pas
besoin de leur écrire, nos cœurs à tous vibrent à l’unisson.
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Le 5 mars 1897.
Ma chère et bonne Lucie,
Je t’ai écrit quelques lignes le 20 février, en attendant tes chères
lettres qui ne me sont pas encore parvenues. Je viens d’ailleurs
d’apprendre que, par suite d’une avarie de machine, le paquebot n’était
pas encore arrivé à la Guyane.
Comme je te l’ai dit dans ma dernière lettre, nous savons trop bien les
uns et les autres, quelle est l’horrible acuité de nos souffrances pour
qu’il soit utile d’en parler.
Mais ce dont je voudrais imprégner ce froid et banal papier, c’est de
tout ce que mon cœur contient pour toi, pour nos enfants. A tout instant
du jour et de la nuit, tu peux te dire que ma pensée est avec eux, et
que lorsque mon cœur n’en peut plus, que la coupe trop pleine déborde,
c’est en murmurant ces trois noms qui me sont si chers, c’est en me
disant toujours: voir encore, pour mes chers petits, le jour où
l’honneur sera enfin rendu à leur nom, que je trouve enfin la force de
surmonter les nausées atroces, la force de vivre.
Quant aux conseils que je puis te donner, ils ne sauraient varier.
Je te les ai encore exposés longuement dans mes nombreuses lettres de
janvier et ils peuvent encore se résumer dans la réunion de toutes les
forces dont dispose un pays pour hâter le moment où la vérité sera
découverte, pour mettre le plus tôt possible un terme à un tel martyre.
Mais quoiqu’il en soit, je tiens à te répéter toujours qu’au dessus de
toutes nos souffrances, qu’au dessus de toutes nos existences il y a un
nom à rétablir dans toute son intégrité, aux yeux de la France entière.
Ce sentiment doit régner immuablement dans ton âme, dans les nôtres à
tous.
Je souhaite simplement pour toi, ma pauvre chérie, comme pour moi, comme
pour nous tous, que tous les cœurs sentent avec nous toute l’horreur
tragique d’une situation aussi épouvantable supportée depuis si
longtemps, cette torture effroyable d’âmes humaines dont le cœur est
martelé nuit et jour sans trêve ni repos; que, par un concours d’efforts
sorte encore la seule chose que nous demandons depuis si longtemps:
toute la vérité sur ce lugubre drame, et que j’entende bientôt une
parole humaine qui vienne mettre un léger baume sur une si profonde
blessure.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection,
ainsi que nos chers enfants.
Ton dévoué,