ALFRED.

* * * * *

Le 3 octobre 1896.

Ma chère Lucie.

Je n’ai pas encore reçu le courrier du mois d’août.

Je veux cependant t’écrire quelques mots par le courrier anglais, et

t’envoyer l’écho de mon immense affection.

Je t’ai écrit le mois dernier et t’ai ouvert mon cœur, dit toutes mes

pensées. Je ne saurais rien y ajouter. J’espère qu’on t’apportera ce

concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis souhaiter qu’une

chose: c’est d’apprendre bientôt que la lumière est faite sur cette

horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c’est qu’il ne faut pas

que l’horrible acuité de nos souffrances dénature nos cœurs. Il faut que

notre nom, que nous mêmes sortions de cette horrible aventure tels que

nous étions quand on nous y a fait entrer.

Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages

grandissent, non pour récriminer ni pour se plaindre, mais pour

demander, vouloir enfin la lumière sur cet horrible drame, démasquer

celui ou ceux dont nous sommes les victimes.

D’ailleurs, je t’ai parlé longuement de tout cela dans ma dernière

lettre, je ne veux pas me répéter.

Si je t’écris souvent et si longuement, c’est qu’il y a une chose que je

voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c’est que fort de nos

consciences, il faut que nous nous élevions au-dessus de tout, sans

gémir, sans nous plaindre, en gens de cœur qui souffrent le martyre, qui

peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir, et ce devoir,

si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je pourrai, il est pour

toi, pour vous tous, de vouloir la lumière sur ce lugubre drame, en

faisant appel à tous les concours, car vraiment je doute que jamais des

êtres humains aient jamais souffert plus que nous, je me demande encore

chaque jour comment nous avons pu vivre. Je termine à regret ce

bavardage, ce moment si court, si fugitif, où je viens bavarder avec

toi, où je m’illusionne en pensant que je cause avec toi, que je te

parle à cœur ouvert; mais hélas! je sens trop bien que je rabâche, que

je me répète toujours, car il n’y a qu’une pensée au fond de mon cœur,

il n’y a qu’un cri dans mon âme: connaître la vérité sur cet affreux

drame, voir le jour où l’honneur nous sera rendu. Je t’embrasse comme je

t’aime, du plus profond de mon cœur, ainsi que mes chers et adorés

enfants.

Lettres d'un innocent · 第 147 / 205 题