Avant de remettre cette lettre, je veux encore venir t’embrasser, de
toute mon âme, de toutes mes forces, te répéter que ta conscience, ton
devoir, nos enfants, doivent être pour toi des leviers irrésistibles
qu’aucune douleur humaine ne saurait faire ployer.
* * * * *
Septembre 1896.
Chère et bonne Lucie,
Je t’écris au reçu du courrier de Juillet. La détente nerveuse a été
trop forte, trop violente. J’ai un besoin irrésistible de venir causer
avec toi, après ce long silence angoissé de tout un mois.
Oui, parfois la plume me tombe des mains, et je me demande à quoi bon
écrire tant; je suis hébété par tant de souffrances, ma pauvre et chère
Lucie.
Oui, souvent aussi je me demande ce que j’ai fait pour que toi que
j’aime tant, mes pauvres enfants, nous tous enfin, soyons appelés à
souffrir ainsi et j’ai certes des moments de désespérance farouche, de
colère aussi, car je ne suis pas un saint. Mais alors, j’ai toujours
évoqué, j’évoque toujours ta pensée, celle des pauvres petits, et ce que
j’ai voulu t’inspirer, vous inspirer à tous, depuis le début de ce
lugubre drame, c’est qu’au-dessus de tout cela, il y a quelque chose de
plus haut, de plus élevé. Ma lettre est comme un hurlement de douleur,
car nous sommes comme de grands blessés dont les âmes sont tellement
frappées par la douleur, dont les corps sont tellement exaspérés par une
si longue souffrance, que la moindre chose suffit à faire déborder la
coupe trop pleine, trop contenue.
Mais, chère Lucie, parler toujours de sa douleur ne lui est pas un
remède et ne fait que l’exaspérer. Il faut voir les choses telles
qu’elles sont et nous sommes tous horriblement malheureux.
Certes, le but domine tout, souffrances et vie, je te l’ai dit bien
souvent, car il s’agit de l’honneur d’un nom, de la vie de nos enfants:
ce but doit être poursuivi sans faiblesse, jusqu’à ce qu’il soit
atteint. Mais l’esprit humain est ainsi fait qu’il vit des impressions
de chaque jour, et chaque journée se compose de trop de minutes
épouvantables, dans l’attente depuis si longtemps d’un meilleur
lendemain.
Ce n’est ni avec des colères, ni avec des lamentations que vous hâterez
le moment où la vérité sera découverte. Rassemble tout ton courage, et
il doit être grand; forte de ta conscience, du devoir à remplir, ne vois
que le but, ne consulte que ton cœur d’épouse et de mère, horriblement
mutilé, broyé, depuis de si longs mois.
Oh! chère Lucie, écoute-moi bien, car moi j’ai tant souffert, j’ai
supporté tant de choses, que la vie m’est profondément indifférente et
je te parle comme de la tombe, du silence éternel qui vous place
au-dessus de tout.... Je te parle en père, au nom du devoir que tu as à
remplir vis-à-vis de nos enfants. Va trouver M. le Président de la
République, les Ministres, ceux mêmes qui m’ont fait condamner, car si
les passions, l’emportement, égarent parfois les esprits les plus
honnêtes, les plus droits, les cœurs restent toujours généreux et sont
prêts à oublier ce même emportement devant cette douleur effroyable
d’une épouse, d’une mère, qui ne veut qu’une chose, la seule que nous
ayons à demander, la découverte de la vérité, l’honneur de nos chers
petits.
Parle simplement, oublie toutes les petites misères, quelle importance
ont-elles devant le but à atteindre?--et je suis sûr que tu trouveras,
que vous trouverez tous un concours ardent, généreux, pour sortir le
plus tôt possible d’une situation tellement atroce, supportée depuis si
longtemps, que je me demande encore comment nos cerveaux à tous ont pu y
résister.
Je te parle dans tout mon calme, dans ce grand silence douloureux, il
est vrai, mais qui vous élève au-dessus de tout... Agis comme je te le
demande... Ne vois qu’une chose, ma chère et bonne Lucie, le but qu’il
faut atteindre, la vérité, en faisant appel à tous les dévouements...
Oh! car cela je le voudrais avec toutes les fibres de mon être, voir
encore le jour où l’honneur nous sera rendu!
Donc courage, chère Lucie, je te le demande avec tout mon cœur, avec
toute mon âme.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toute la puissance de mon affection,
ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,