J’ai reçu, il y a quelques jours, l’envoi de revues et de livres du mois
de novembre. Leur arrivée tardive provient de ce que l’envoi est fait
par petite vitesse, c’est-à-dire par voiliers. J’en éprouve quelque
soulagement.
Cependant, mon cerveau est si ébranlé, si fatigué, par toutes ces
épouvantables secousses, que je ne puis apporter d’attention à quoi que
ce soit. Tes autres envois finiront par me parvenir quelque jour.
Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Je leur ai écrit
d’ailleurs par le courrier français.
* * * * *
Le 26 avril 1896.
Ma chère Lucie,
Dans les longues et atroces journées dont s’est composé tout ce mois,
j’ai lu et relu bien souvent tes chères lettres de février. Mon cœur a
saigné des angoisses que tu as subies durant ce long mois, dont chaque
mot dans tes lettres portait la trace. On sentait que tu contenais les
frémissements de ton être, que tu te retenais pour ne pas laisser
déborder ta douleur,--et dans un effort de ton cœur aimant et dévoué, tu
trouvais encore la force de me crier: Oh! je suis forte!
Oui, sois forte, car il le faut.
Une de ces nuits, je rêvais à toi, à nos enfants, à notre supplice, à
côté duquel la mort serait douce; j’en ai hurlé de douleur dans mon
sommeil.
Ma souffrance est parfois si forte que je voudrais m’arracher la peau,
pour oublier dans une douleur physique cette douleur morale trop
violente. Je me lève le matin, avec l’effroi des longues heures du jour,
en tête à tête avec mon cerveau, depuis si longtemps; je me couche, le
soir, avec l’épouvante des heures sans sommeil.
Tu me demandes de te parler longuement de moi, de ma santé. Tu dois
comprendre qu’après les tortures subies, supportant aujourd’hui une vie
atroce, qui ne me laisse un moment de repos ni de jour, ni de nuit, mes
forces ne sauraient être brillantes. Le corps est brisé, les nerfs sont
malades, le cerveau est broyé. Dis-toi simplement que je ne tiens
debout--dans l’acception absolue du mot--que parce que je le veux pour
voir, entre toi et nos enfants, le jour où l’honneur nous sera rendu.
Tu te demandes parfois, dans tes heures de calme, pourquoi nous sommes
ainsi éprouvés..... Je me le demande à tout moment, et je ne trouve pas
de réponse.
Nous nous trompons mutuellement, chère Lucie, en nous recommandant tour
à tour le calme et la patience. Notre affection essaie en vain de nous
cacher, l’un à l’autre, les sentiments qui agitent nos cœurs. A sentir
ce que j’éprouve quand je t’écris, le cœur vibrant de douleur et de
fièvre, je sais trop bien ce que tu éprouves quand tu m’écris.
Non, disons-nous simplement que si nous vivons les cœurs blessés et
pantelants, les âmes frémissantes de douleur, c’est qu’il y a un but
suprême qu’il faut atteindre coûte que coûte: tout l’honneur de notre
nom, celui de nos enfants, et le plus tôt possible, car ce n’est pas
vivre, pour des gens de cœur, que de vivre dans une situation pareille,
dont chaque moment est une torture.
Bien souvent aussi, j’ai voulu te parler longuement de nos enfants...
mais je ne le puis. Chaque fois une colère sourde et âpre envahit mon
cœur à la pensée de ces chers petits êtres frappés dans leur père,
innocent d’un crime aussi abominable... Ma gorge se serre, les sanglots
m’étouffent, mes mains se tordent de douleur de ne rien pouvoir faire
pour eux, pour toi... que de lutter pour vivre, depuis si longtemps,
dans une situation pareille.
Je ne puis donc, chère Lucie, que te redire: Courage et volonté,
activité aussi, car les forces humaines ont des limites!
D’ailleurs, je t’ai écrit de très longues lettres par le précédent
courrier, j’ai écrit aussi à tes chers parents, à mes frères et sœurs.
J’espère qu’elles auront encore enhardi vos courages, animé vos âmes du
feu qui consume la mienne, qui me donne encore la force de tenir debout.
Tu me dis aussi que tu as de bonnes raisons de croire que cette atroce
situation ne sera plus de longue durée. Ah! je souhaite de toute mon âme
que cette fois ton espoir ne soit pas trompé, que tu puisses bientôt
m’annoncer quelque chose de certain, de positif, car c’est vraiment trop
souffrir!
Que puis-je ajouter, ma chère Lucie? Les heures pour moi se ressemblent
dans leur atrocité, ne vivant que par ta pensée, celle des enfants, dans
l’attente d’un dénouement, d’une situation qui n’a déjà que trop duré.
Je t’embrasse de tout cœur, comme je t’aime, ainsi que nos chers
enfants, en attendant que j’aie le bonheur de recevoir tes chères
lettres, toujours si impatiemment attendues.
Ton dévoué,