ALFRED.

Baisers à tous.

* * * * *

Le 7 mai 1896.

Ma chère Lucie,

Quelques instants avant de recevoir tes chères lettres, je venais de

subir une avanie--mesquine--mais qui déchire quand on a le cœur aussi

ulcéré. Je n’ai pas, hélas! l’âme d’un martyr. Te dire que je n’ai pas

parfois envie d’en finir, de mettre un terme à cette vie atroce, ce

serait mentir. N’y vois pas trace de découragement; le but est immuable,

il faut qu’il soit atteint, et il le sera. Mais à côté de cela, je suis

aussi un être humain qui supporte le plus épouvantable des

martyres--pour un homme de cœur et d’honneur--et qui ne le supporte que

pour toi, pour nos enfants.

Chaque fois qu’on retourne le fer dans la plaie, le cœur hurle de

douleur; j’en ai pleuré... mais assez parlé de cela. Je te disais donc

que je viens de recevoir tes chères lettres de mars, ainsi que toutes

celles de la famille et à côté de la joie de te lire, j’ai toujours

cette déception que tu dois bien comprendre, de ne pas apercevoir encore

le terme de nos tortures.--Comme tu dois souffrir, ainsi que nous tous,

de ne pas pouvoir hâter le moment où l’honneur nous sera rendu, où les

misérables qui ont commis le crime infâme seront démasqués! Je souhaite

que ce moment soit proche et qu’il ne tarde pas trop.

Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes de nos chers enfants. C’est

dans leur pensée, dans la tienne que je puise la force de résister. Tu

dois bien penser que les souffrances, le climat, la situation ont fait

leur œuvre. Il me reste la peau, les os et l’énergie morale. J’espère

que cette dernière me conduira jusqu’au bout de nos souffrances.

Tu me parles aussi de choses matérielles que je pourrais te demander. Tu

sais que la vie matérielle m’a toujours laissé indifférent, aujourd’hui

plus que jamais.

Je ne t’ai demandé que des livres et malheureusement j’en suis toujours

à mon envoi de novembre.

Veux-tu être assez bonne pour cesser les envois de vivres? Le sentiment

qui m’inspire cette demande est peut-être puéril, mais tes envois sont,

suivant le règlement, soumis à une visite minutieuse et il me semble

chaque fois qu’on t’applique un soufflet sur la joue, à toi... et mon

cœur saigne, et j’en frémis de douleur.

Non, acceptons la situation atroce qui nous est faite, ne cherchons à

l’atténuer par aucun souci d’ordre matériel; mais disons-nous qu’il nous

faut ce coupable, qu’il nous faut notre honneur! Marchez donc à ce but,

d’un commun accord, d’une commune volonté, immuable, cherchez à

l’atteindre le plus vite possible et ne vous souciez de rien autre. Moi,

de mon côté, je résisterai tant que je pourrai, car je veux être là,

présent, le jour de bonheur suprême où l’honneur nous sera rendu.

Dis-toi bien que l’on peut plier sous certains malheurs, que l’on peut

accepter dans certaines situations des consolations banales; mais,

lorsqu’il s’agit de l’honneur, il n’y a aucune consolation, sinon un but

à atteindre tant qu’on n’a pas succombé: se le faire rendre.

Donc, pour toi comme pour tous, je ne puis que vous crier du plus

profond de mon âme: haut les cœurs! Pas de récriminations, pas de

plaintes, mais la marche immuable vers le but; le ou les coupables--et

l’atteindre le plus tôt possible.

Comme je te l’ai déjà dit, il ne doit pas rester un seul Français qui

puisse douter de notre honneur.

Embrasse de tout ton cœur nos chers enfants pour moi et reçois pour toi

mille baisers les plus tendres, les plus affectueux de ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 137 / 205 题