ALFRED.

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Le 5 avril 1896.

Ma chère Lucie,

Je viens de recevoir à l’instant tes chères lettres de février, ainsi

que toutes celles de la famille. A ton tour, ma femme chérie, tu as subi

les atroces angoisses de l’attente de nouvelles!... J’ai connu ces

angoisses, j’en ai connu bien d’autres, j’ai vu bien des choses

décevantes pour la conscience humaine... Eh bien! je viens te dire

encore, qu’importe! Tes enfants sont là, vivants. Nous leur avons donné

la vie, il faut leur faire rendre l’honneur. Il faut marcher au but, les

yeux uniquement fixés sur lui, avec une volonté indomptable, avec le

courage que donne le sentiment d’une nécessité absolue.

Je te disais dans une de mes lettres que chaque journée ramenait avec

elle les angoisses de l’agonie. C’est bien vrai. Quand arrive le soir,

après une lutte de tous les instants contre les bouillonnements de mon

cerveau, contre la déroute de ma raison, contre les révoltes de mon

cœur, j’ai une dépression cérébrale et nerveuse terrible et je voudrais

fermer les yeux pour ne plus penser, pour ne plus voir, pour ne plus

souffrir enfin. Il faut alors que je fasse un violent effort de volonté,

pour chasser les idées qui me tirent bas, pour ramener ta pensée, celle

de nos enfants adorés et pour me redire encore: si atroce que soit ton

martyre, il faut que tu puisses mourir tranquille, sachant que tu

laisses à tes enfants un nom fier et honoré. Si je te rappelle cela,

c’est simplement pour te dire encore quelle volonté je dépense dans une

seule journée, parce qu’il s’agit de l’honneur de notre nom, de celui de

nos enfants, que cette même volonté devrait vous animer tous.

Je veux te redire aussi ce que je souffre de tes tortures, des vôtres à

tous, ce que je souffre pour nos enfants, et qu’alors, à toutes les

heures du jour et de la nuit, je te crie à toi et à tous, dans

l’emportement de ma douleur extrême: Marchez à la conquête de la vérité,

hardiment, en gens honnêtes et crânes, pour qui l’honneur est tout!

Ah! les moyens, peu m’importe, il faut en trouver quand on sait ce qu’on

veut, quand on a le droit et le devoir de le vouloir.

Cette voix, tu dois l’entendre à tous moments, à travers l’espace, elle

doit animer ton âme.

Je me répète toujours, chère Lucie; c’est que ma pensée est une, comme

la volonté qui me fait tout endurer.

Je ne suis ni un patient, ni un résigné, dis-toi bien tout cela; je veux

la lumière, la vérité, notre honneur enfin, pour la France entière, avec

toutes les fibres de mon être; et cette volonté suprême doit t’inspirer,

à toi comme à tous, tous les courages comme toutes les audaces, pour

sortir enfin d’une situation aussi infâme qu’imméritée.

De grâces ou de faveurs, tu n’en as à demander à personne, tu veux la

lumière et il te la faut.

Plus les forces décroissent, car les nerfs finissent par être

complètement ébranlés par tant de secousses épouvantables, plus les

énergies doivent grandir.

Jamais, jamais, jamais,--et c’est là le cri profond de mon âme,--on ne

se résigne au déshonneur quand on ne l’a pas mérité.

Aujourd’hui, notre cher petit Pierre a cinq ans, tout mon cœur, toutes

mes pensées vont vers lui, vers toi, vers nos chers enfants; tout mon

être vibre de douleur.

Que puis-je ajouter, ma chère Lucie? Mon affection pour toi, pour nos

enfants, tu la connais. Elle m’a fait vivre, elle m’a fait endurer ce

que je n’aurais jamais accepté, elle me donne la force de tout endurer

encore.

Tu dis que nous approchons du terme de nos douleurs. Je le souhaite de

toutes mes forces, car jamais êtres humains n’ont souffert pareillement.

Je t’ai déjà écrit longuement, il y a une dizaine de jours, par le

courrier français.

Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos

enfants.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 135 / 205 题