ALFRED.

Embrasse tes chers parents, toute la famille pour moi. Ma santé est

bonne.

J’ai reçu au début du mois, de ta part, une dizaine de colis de vivres

et les tricots de laine. Merci pour tes touchantes attentions. Je n’ai

encore reçu aucun des envois de revues et de livres que tu m’annonçais

par tes lettres de septembre, décembre et janvier; aucun n’est encore

arrivé à Cayenne. Veux-tu être assez bonne pour t’occuper de ces envois

de manière qu’ils me parviennent par le courrier, soit que tu les

adresses toi-même directement pour moi à M. le Directeur du service

pénitentiaire à Cayenne, soit qu’ils soient adressés par le ministère à

tes frais.

* * * * *

Le 26 mars 1896.

(Soir)

Chère Lucie,

Avant de t’envoyer la lettre que je t’avais écrite, je relisais pour la

centième fois peut-être tes chères lettres, car tu peux t’imaginer ce

que peuvent être mes longues journées, mes longues nuits, les bras

croisés, n’ayant même rien à lire en tête à tête avec mes pensées, ne me

soutenant que par la force du devoir, pour te soutenir par ma présence,

pour voir enfin le jour où l’honneur nous sera rendu. Tu me demandes,

chère Lucie, d’attendre avec calme, le jour où tu pourras m’annoncer la

découverte de la vérité.

Demande-moi d’attendre tant que je pourrai; mais avec calme, oh! cela

non, quand on m’a arraché tout vivant le cœur de la poitrine, quand je

me sens frappé dans mon bien le plus précieux, dans toi, dans mes

enfants... Quand mon cœur nuit et jour hurle de douleur, sans une minute

de repos, quand, depuis dix-huit mois, je vis dans un cauchemar atroce!

Mais alors, ce que je veux avec une volonté farouche qui m’a fait tout

supporter, qui m’a fait vivre, ce n’est pas protester de mon innocence

par tes paroles, mais que tu marches, que vous marchiez tous, par

n’importe quel moyen, à la conquête de la vérité, de la lumière sur

cette sinistre histoire... tout notre honneur enfin...

Ce sont les paroles que je t’ai dites, avant mon départ, il y a déjà

plus d’un an... et hélas! ce n’est pas un reproche que je veux te faire,

mais je vous trouve bien longs dans cette mission suprême, car ce n’est

pas vivre que vivre sans honneur.

Aussi, dans mes longues nuits de torture, souffrant le martyre, combien

souvent me suis-je dit: Ah! comme j’aurais eu l’énigme de cet horrible

drame, par n’importe quel moyen, eussé-je dû finalement mettre le

couteau sur la gorge aux complices misérables, si insaisissables qu’ils

soient, de ce vil criminel! Et plus souvent encore, me suis-je écrié:

N’y aura-t-il donc personne ayant assez de cœur et d’âme ou assez

d’habileté pour leur arracher la vérité, faire cesser ainsi ce martyre

effroyable d’un homme et de deux familles! Ah! je sais que ce ne sont

que les rêves d’un homme qui souffre horriblement; mais que veux-tu,

tout cela est trop horrible, trop atroce; cela déroute trop ma raison,

mes croyances en la loyauté, en la droiture, car il y a une loi morale

qui domine tout, passions et haines, c’est celle qui veut la vérité

partout et toujours. Et puis, quand ma pensée se reporte sur mon passe,

sur ma vie tout entière et que je me vois là: oh! alors, c’est horrible,

la nuit se fait en moi toute sombre et je voudrais fermer les yeux, ne

plus penser.

C’est dans ta pensée, dans celle de nos chers petits, dans ma volonté de

voir la fin de cet horrible drame, que je retrouve la force de vivre, de

me maintenir debout. Voilà mes pensées, voilà mes nuits, ma chère et

bonne Lucie, et c’est pour répondre à ta question que je t’ouvre ainsi

toute mon âme. Dis-toi donc que je souffre horriblement comme toi, comme

vous tous; que nos tortures morales à tous sont les mêmes, qu’elles sont

atroces; qu’elles ne peuvent avoir qu’un terme, c’est la pleine lumière

sur cette sinistre affaire; qu’il faut donc marcher tous à ce but

suprême, avec une activité de tous les jours, de toutes les heures, avec

une volonté farouche et indomptable, avec ce sentiment qui renverse tous

les obstacles: c’est qu’il s’agit de notre honneur et qu’il nous le

faut. Et maintenant, je vais me coucher, essayer de reposer un peu mon

cerveau, ou plutôt rêver à toi, à nos chers enfants. Le 5 avril, Pierre

aura cinq ans: dis-toi que ce jour-là tout mon cœur, toutes mes pensées,

mes pleurs, hélas, aussi, auront été vers lui, vers toi. Et je termine

en souhaitant que tu puisses bientôt m’annoncer la fin de cet infernal

supplice et en t’embrassant de tout mon cœur, de toutes mes forces,

comme je t’aime.

Ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 134 / 205 题