ALFRED.

Baisers à tous.

* * * * *

Le 26 mars 1896.

Ma chère Lucie,

J’ai reçu le 12 de ce mois tes bonnes lettres de janvier, si

impatiemment attendues chaque mois, ainsi que toutes celles de la

famille.

J’ai vu avec bonheur que ta santé ainsi que celle de tous résiste à

cette affreuse situation, à cet horrible cauchemar, dans lequel nous

vivons depuis si longtemps. Quelle épreuve, aussi horrible qu’imméritée,

pour toi, ma bonne chérie, qui méritais d’être si heureuse! Oui, j’ai

des moments terribles, ou le cœur n’en peut plus des blessures qui

viennent aviver une plaie déjà si profonde, où mon cerveau n’en peut

plus sous le poids de pensées aussi tristes, aussi décevantes. Aussi,

quand le courrier m’arrive, après une attente longue et angoissante, que

je ne reçois pas encore la nouvelle de la découverte de la vérité, de

l’auteur de cet infâme et lâche forfait, oh! j’ai à l’avance une

déception poignante, profonde; mon cœur se déchire, se brise devant tant

de douleurs, aussi longues, aussi imméritées!

Je suis un peu comme le malade sur son lit de torture qui souffre le

martyre, qui vit parce que son devoir l’y oblige et qui demande toujours

à son médecin: «Quand finiront mes tortures?» Et comme le médecin lui

répond toujours: bientôt, bientôt--il finit par se demander quand sera

ce _bientôt_, et voudrait bien le voir venir; il y a longtemps que tu me

l’annonces.... mais du découragement, oh! cela, jamais! Si atroces que

soient mes souffrances, le souci de notre honneur plane bien au-dessus

d’elles. Ni toi, ni aucun n’auront jamais le droit d’avoir une minute de

lassitude, une seconde de faiblesse, tant que le but ne sera pas

atteint: tout l’honneur de notre nom. Pour moi, quand je me sens sombrer

sous tout réuni, quand je sens mon cerveau s’échapper, je pense à toi, à

nos chers enfants, au déshonneur immérité jeté sur notre nom, je me

raidis alors dans un effort violent de tout l’être, et je me crie à

moi-même: Non, tu ne plieras pas sous la tempête! Que ton cœur soit en

lambeaux, ton cerveau broyé, tu ne succomberas pas avant d’avoir vu pour

tes chers enfants le jour où l’honneur leur sera rendu!

C’est pourquoi, chère Lucie, je viens te crier toujours, à toi comme à

tous, courage et plus que du courage, de la volonté... oh! silencieuse,

très silencieuse, car les paroles ne servent à rien, mais hardie,

audacieuse, pour marcher au but; la vérité tout entière, la lumière sur

ce sinistre drame, tout l’honneur enfin de notre nom. Les moyens, il

faut les employer tous, de quelque nature qu’ils soient--tous ceux que

l’esprit peut suggérer pour avoir l’énigme de ce drame.

Le but est tout, lui seul est immuable. Je veux que nos enfants entrent

dans la vie la tête haute et fière, je veux t’animer de ma suprême

volonté! Je veux te voir aboutir enfin, et il en serait temps, je te le

jure.

Je souhaite que tu puisses m’apprendre bientôt quelque chose de certain,

de positif, oh! pour tous deux ma chère Lucie. T’écrire plus longuement

ou te parler d’autre chose, sinon de ma grande et profonde affection

pour toi, je ne le puis, car ma tête est trop fatiguée par cette

épreuve, la plus terrible, la plus cruelle que puisse supporter un

cerveau humain.

Notre cher petit Pierre me demande de lui écrire. Ah! je n’en ai pas la

force! Chaque mot ferait jaillir un sanglot de ma gorge et je suis

obligé de me raidir dans ma douleur pour résister, pour être présent le

jour où l’honneur nous sera rendu. Embrasse-le longuement pour moi,

ainsi que ma chère petite Jeanne. Ah! mes chers enfants... puise en eux

ta force invincible. Je t’embrasse de toutes mes forces comme je t’aime,

Lettres d'un innocent · 第 133 / 205 题