Je n’ai pas encore reçu les envois que tu m’annonçais dans tes lettres
du 25 novembre et du 25 décembre. Par suite de quelles circonstances tes
envois sont-ils aussi longs à me parvenir, c’est ce que je ne saurais
dire. Peut-être tes prochains envois de livres par colis postaux me
parviendront-ils plus rapidement? Je le souhaite, car la seule chose qui
me soit possible, la lecture, peut calmer un peu mes douleurs de tête,
et malheureusement, cela même me manque bien souvent.
* * * * *
Le 5 mars 1896.
Ma chère Lucie,
Je n’ai pas encore reçu tes chères lettres de janvier. Quelques lignes
seulement pour t’envoyer l’écho de mon immense affection. T’écrire
longuement, je ne le puis. Mes journées, mes heures s’écoulent
monotones, dans l’attente angoissante, énervante, de la découverte de la
vérité, du misérable qui a commis ce crime infâme. Te parler de moi, à
quoi bon? Mes souffrances, tu les comprends, tu les partages. Elles ne
peuvent avoir qu’un terme comme les tiennes, comme celles de tous les
nôtres, quand la lumière pleine et entière sera faite, quand l’honneur
nous sera rendu.
C’est vers ce but que doivent tendre toutes vos énergies, toutes vos
forces, tous vos moyens. Je souhaite d’apprendre que ce but est bientôt
atteint, que ce martyre épouvantable de toute une famille a un terme.
Mon corps, ma santé, tout cela me laisse bien indifférent. Tout mon être
n’est animé que d’une seule pensée, que d’une volonté qui me fait vivre:
voir, entre mes enfants et toi, le jour où l’honneur me sera rendu.
C’est dans ta pensée, dans celle de nos enfants adorés que je repose ma
tête, parfois trop fatiguée par cette tension continuelle, par cette
fièvre d’impatience, par cette inactivité terrible, sans un moment de
diversion.
Si donc nous ne pouvons nous empêcher de souffrir, car jamais êtres
humains, qui placent l’honneur au-dessus de tout, n’ont été frappés de
telle sorte, je te crie toujours courage et courage pour marcher à ton
but, la tête haute, le cœur ferme, avec une volonté inébranlable, jamais
défaillante. Tes enfants te disent ton devoir comme ils me donnent ma
force.
Espérons, comme le dit ta mère, que nous pourrons bientôt, dans les bras
les uns des autres, essayer d’oublier ce martyre effroyable, ces mois si
tristes et si décevants, et revivre en nous consacrant à nos enfants.
Je t’embrasse comme je t’aime, de toutes mes forces, ainsi que nos chers
enfants.
Ton dévoué,