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Le 5 février 1896.
Ma chère Lucie,
Le courrier ne m’a apporté aucune lettre. Je n’ai pas besoin de te
décrire quelle déception poignante, je pourrais dire quelle douleur
profonde j’éprouve quand cette seule consolation, quand tes paroles
chères et aimées ne me parviennent même pas. Mais comme je te l’ai dit,
ma chère Lucie, qu’importent les souffrances, j’oserais même dire les
tortures, si atroces, si horribles soient-elles, car le but que tu as à
poursuivre est plus élevé et domine tout: l’honneur de notre nom,
l’honneur de nos chers et adorés enfants.
Pour moi, chère Lucie, tu es ma force, force invincible, tellement tu es
haute dans mon affection, dans ma tendresse. Comme mes enfants, tu me
dictes mon devoir. Dis-toi que, si souvent la violence des sensations
parfois atroces fait hurler mon cœur, dérailler mon cerveau, que si
parfois l’accablement du temps trop long et du climat excède mes forces,
fait crier ma chair, la volonté reste inébranlable pour toi, pour nos
enfants.
Mais tu dois comprendre ce que je souffre de ton martyre, du déshonneur
immérité jeté sur nos enfants, sur tous; ce que je souffre d’une
situation morale pareille; que je lutte ici contre tout réuni; quelle
volonté, quelle puissance enfin je sens alors en moi pour vouloir la
lumière, oh! à tout prix, par n’importe quel moyen; que bien souvent
alors la tempête est sous mon crâne; que plus souvent encore le sang
bout d’impatience dans mes veines d’apprendre la fin de cet incroyable
martyre. Plus les souffrances sont atroces, plus chaque journée écoulée
les accroît, moins il faut se laisser abattre ou s’abandonner au destin.
Puisque nos tortures ne cesseront que lorsque la lumière sera faite,
pleine et entière, éclatante, puisqu’enfin il le faut, envers et contre
tout, pour nous, pour nos enfants, pour tous enfin, il faut au contraire
que les volontés grandissent, s’élargissent avec les difficultés, avec
les obstacles. Donc, chère et bonne Lucie, courage, et plus que du
courage, une volonté forte, une volonté crâne, qui sait vouloir et qui
veut enfin aboutir par n’importe quel moyen au but aussi louable
qu’élevé: la vérité. Il y a trop longtemps que cela dure et il y a trop
de souffrances accumulées sur des innocents.
Embrasse longuement, beaucoup les chers enfants pour moi. Ah! vois-tu,
chère Lucie, je ne sais pas ce qu’on peut appeler des obstacles quand il
s’agit de ses enfants. Dis-toi bien qu’il n’y en a pas, qu’il ne saurait
y en avoir, qu’il faut la vérité, qu’une mère a tous les droits, comme
elle doit avoir tous les courages, quand elle a à défendre ce qui seul
peut permettre à ses enfants de vivre, leur honneur.
Et chaque fois que je t’écris, je ne puis me décider à fermer ma lettre,
tant est fugitif ce moment où je viens causer avec toi, tant tout mon
être est avec toi, tant tout ce que je te dis ne me semble pas répondre
assez aux sentiments qui m’agitent, qui remplissent mon âme, à cette
volonté plus forte que tout, irréductible, qui est en moi, pour vouloir
la vérité, notre honneur, celui de nos enfants; à l’affection profonde
enfin que j’ai pour toi, augmentée d’une admiration sans bornes.
J’espère enfin que ce que je te dis depuis de si longs mois s’est
traduit par vous tous en action forte et agissante et que j’apprendrai
bientôt que ce supplice de tous deux a un terme.
Je t’embrasse comme je t’aime, ainsi que nos chers enfants, de tout mon
cœur, de toute mon âme, en attendant que j’aie enfin de vos nouvelles.