Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi.
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Le 27 septembre 1895.
Ma chère Lucie,
Depuis près d’un an je lutte avec ma conscience contre la fatalité la
plus inexplicable qui puisse s’acharner après un homme.
Parfois, je suis tellement harassé, tellement dégoûté que je suis comme
le soldat, qui, épuisé par de longues fatigues, s’étend au revers d’un
fossé, préférant en finir là avec la vie.
L’âme me réveille, le devoir m’oblige à me ressaisir; tout mon être se
raidit alors dans un suprême effort, car je veux me voir encore entre
mes enfants et toi, le jour où l’honneur nous sera rendu.
Mais c’est une véritable agonie qui se renouvelle chaque jour; c’est un
supplice aussi horrible qu’immérité.
Si je te dis tout cela, si je t’ai parfois laissé entrevoir combien ma
vie était horrible, combien cette situation d’infamie, dont les effets
sont de chaque jour, broie tout mon être, révolte mon cœur, ce n’est pas
pour me plaindre, mais pour te dire encore que si j’ai vécu, si j’arrive
à vivre, c’est que je veux mon honneur, le tien, celui de nos enfants.
Que ton âme, ton énergie soient donc à hauteur de circonstances aussi
tragiques, car il faut que cela finisse.
C’est pourquoi je t’ai dit, dans ma lettre du 7 septembre, que si, quand
tu recevras ces lettres, la situation n’était pas nettement éclaircie,
il t’appartenait, à toi personnellement, de faire des démarches auprès
des pouvoirs publics, pour qu’on fasse enfin la lumière sur cette
tragique histoire.
Tu as le droit de te présenter partout la tête haute, car ce que tu
viens réclamer, ce ne sont ni grâces ni faveurs, ni même convictions
morales, si légitimes qu’elles puissent être, mais la recherche, la
découverte des misérables qui ont commis le crime infâme et lâche. Le
Gouvernement a tous les moyens pour cela.
Des lettres ne servent à rien, ma chère Lucie. C’est par toi-même qu’il
faut agir. Ce que tu as à dire prendra, en passant par ta bouche, une
force, une puissance que le papier et l’écriture ne donnent point.
Donc, ma chère Lucie, forte de ta conscience, de tes qualités d’épouse
et de mère, fais des démarches sans te lasser, jusqu’à ce que justice
nous soit rendue.
Et cette justice que tu dois demander énergiquement, résolument, avec
toute ton âme, c’est qu’on fasse la lumière entière, complète, sur cette
machination dont nous sommes les malheureuses et épouvantables victimes.
D’ailleurs, tu sais ce que tu as à dire, et il faut le dire carrément,
fièrement.
Vois-tu, ma chère Lucie, c’était mon opinion du premier jour. J’aurais,
sans bruit aucun, sans faire intervenir personne, sinon mon
introducteur, pris un enfant par chaque main, et j’aurais été demander
justice partout, sans relâche, jusqu’à ce que les coupables eussent été
démasqués. Le moyen est héroïque, mais il est le meilleur, car il part
du cœur et s’adresse aux cœurs, au sentiment de justice inné en chacun
de nous, quand il n’est pas guidé par ses passions. Il procède de la
force que vous donne l’innocence, du devoir à remplir, et ne connaît pas
d’obstacles. Il est digne enfin d’une femme qui ne demande que la
justice, pour son mari, pour ses enfants.
Il ne doit pas être dit que dans notre siècle un misérable aura
impunément brisé la vie de deux familles.
Courage donc, ma chère Lucie, et agis résolument. Baisers à tous. Je
t’embrasse de toutes mes forces, ainsi que nos chers et adorés enfants.
Ton dévoué,