Depuis ton envoi du mois de juin, je n’ai plus reçu ni livres ni revues.
Je pensais que tu continuerais à m’envoyer, chaque mois directement,
des livres et des revues. Pense à mon tête-à-tête perpétuel avec
moi-même, plus silencieux qu’un trappiste, dans l’isolement le plus
profond, en proie à mes tristes pensées, sur un rocher perdu, ne me
soutenant que par la force du devoir.
* * * * *
Le 4 octobre 1895.
Ma chère Lucie,
Je viens de recevoir tes chères lettres du mois d’août, si impatiemment
attendues chaque mois, ainsi que toutes celles de la famille.
Écris-moi toujours longuement. J’éprouve une joie enfantine à te lire,
car il me semble ainsi t’entendre causer, sentir ton cœur battre près du
mien.
Quand tu souffriras trop, prends la plume et viens causer avec moi.
Merci des bonnes nouvelles que tu me donnes des enfants. Embrasse-les
longuement de ma part.
Mon corps, chère Lucie, est indifférent à tout, mû par une force presque
surhumaine, par une puissance supérieure: le souci de notre honneur.
C’est le devoir sacré que j’ai à remplir vis-à-vis de toi, de nos
enfants, des miens, qui remplit mon âme, qui la gouverne et qui fait
taire mon cœur ulcéré... Autrement le fardeau serait trop lourd pour des
épaules humaines.
Assez gémi, chère Lucie, cela n’avance à rien. Il faut que ce supplice
épouvantable de tous finisse. Forte de mon innocence, marche droit à ton
but, silencieusement, sans bruit, mais franchement et énergiquement,
dusses-tu porter la question devant les têtes les plus hautes. Il n’y a
pas de cœur humain qui reste insensible aux supplications d’une femme
qui vient, entourée de ses enfants, demander qu’on démasque enfin les
coupables, justice pour de malheureuses et épouvantables victimes. Pas
de retour sur le passé, mais parle avec ton cœur, tout ton cœur. Ce
drame dont nous souffrons est assez poignant dans sa simplicité même.
Agis donc comme je te l’ai dit dans mes lettres du 7 et du 27 septembre,
franchement, résolument, avec l’âme d’une femme qui a à défendre
l’honneur, c’est-à-dire la vie de son mari, de ses enfants.
Ne t’abandonne pas dans la douleur, ma chère et bonne Lucie, cela ne
sert à rien. Passe des paroles aux actes et sois grande et digne par les
actes.
Embrasse tes chers parents, tous les nôtres pour moi. Remercie-les de
leurs bonnes et affectueuses lettres, ainsi que ta chère tante pour les
lignes émues qu’elle m’a écrites. Je ne leur écris pas directement,
quoique mon cœur soit nuit et jour avec tous, car je ne pourrais que me
répéter toujours.
Courage donc, chère Lucie, il faut que nous voyions tous la fin de ce
drame.
Je t’embrasse de toutes mes forces, de toute mon âme, ainsi que nos
chers enfants.
Ton dévoué,