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Le 16 juin.
(Dimanche.)
Je poursuis ma lettre, toujours pour les mêmes motifs. Et puis, c’est
encore pour moi un bon moment que celui où je viens causer avec toi, non
pas que j’aie quoi que ce soit d’intéressant à te dire, puisque je vis
seul avec mes pensées, mais parce que je me sens alors auprès de toi. Je
ne puis donc que te communiquer mes pensées, telles qu’elles se
présentent à moi.
Une tristesse plus particulière m’envahit aujourd’hui; ce jour, en
effet, nous le passions tout entier ensemble et nous le terminions chez
tes chers parents. Mais mon cœur, ma conscience, ma raison enfin, me
disent que ces heureux jours reviendront; je ne puis admettre qu’un
innocent expie indéfiniment, pour un misérable, un crime aussi
abominable, aussi odieux. Et puis, pour tout dire, ce qui doit te donner
comme à moi-même une énergie indomptable, c’est la pensée de nos
enfants. Comme je te l’ai déjà dit, car les idées qui visent un même
sujet se reproduisent forcément, il nous faut notre honneur et nous
n’avons pas le droit de faiblir; mieux vaudrait sans cela voir nos
enfants mourir.
Quant à nos souffrances, elles sont égales pour nous tous. Crois-tu que
je ne sens pas ce que tu souffres, toi qui es frappée doublement dans
ton honneur et dans ton affection; crois-tu que je ne sens pas ce que
souffrent tes parents, frères et sœurs, pour qui l’honneur n’est pas
seulement un mot. J’espère d’ailleurs que notre malheur aura un terme et
que ce terme est prochain. Jusque-là, il nous faut garder tout notre
courage, toute notre énergie.
Remercie Mathieu des quelques mots qu’il m’a écrits. Comme ce pauvre
garçon doit souffrir, lui, l’honneur incarné! Mais dis-lui que je suis
avec lui par la pensée, que nos deux cœurs souffrent ensemble. Il y a
des moments où il me semble qu’on est le jouet d’un horrible cauchemar,
que tout cela n’est pas vrai, que ce n’est qu’un mauvais rêve... mais
c’est, hélas, la vérité! Mais, pour le moment, nous devons écarter de
nous toute pensée affaiblissante, les yeux uniquement fixés sur le but:
notre honneur. Quand celui-ci me sera rendu et que je connaitrai les
termes d’un problème insoluble pour moi, je comprendrai peut-être cette
énigme qui déroute ma raison, qui laisse mon cerveau haletant.
J’attends donc ce moment, sûr qu’il viendra, je souhaite pour nous tous
qu’il vienne bientôt, je l’espère même, tant est inébranlable ma foi en
la justice; le mystère n’est pas de notre siècle, tout se découvre et
doit se découvrir.
Ma journée de dimanche m’a paru moins longue ainsi, ma chère Lucie,
puisque j’ai pu causer avec toi. Quant à nos enfants, je n’ai pas de
conseils à te donner; je te connais, nos idées à ce sujet sont communes,
tant au point de vue de l’éducation que de l’instruction. Courage
toujours, chère Lucie, et mille baisers. N’oublie pas que je réponds à
des lettres datant de trois mois, et que mes réponses peuvent par suite
te paraître vieillottes.
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Le 21 juin 1895.
(Vendredi.)
Chère Lucie,
Je continue notre conversation, puisque c’est pour le moment le seul
rayon de bonheur dont nous puissions jouir. Il est probable, et je
l’espère, que mes réflexions ne correspondent plus à la situation du
moment. Entre l’époque où tu recevras cette lettre et celle à laquelle
tu as écrit les tiennes, il y aura un intervalle de plus de cinq mois;
dans un pareil laps de temps, la vérité fait bien du chemin.
Comme toi, comme vous tous, je suis, j’ai toujours été convaincu que
tout se découvre avec le temps. Si j’ai fléchi parfois, c’est sous le
poids de souffrances morales atroces, dans l’attente anxieuse de
connaître enfin les termes d’une énigme qui m’échappe totalement.
Tu dois comprendre par quel sentiment de réserve je ne te parle, à aucun
point de vue, de ma vie ici. D’ailleurs, les seules pensées qui
m’agitent sont celles dont je t’entretiens; pour le reste, je vis comme
une mécanique inconsciente de son mouvement.
Il m’arrive parfois--et tu dois éprouver la même sensation--tout
éveillé et malgré tout ce qui m’entoure, de rester hébété, me répétant à
moi-même: Non, tout cela n’est pas arrivé, ce n’est pas possible, c’est
un drame du roman et non de la réalité! Je ne puis m’expliquer cette
inertie momentanée du cerveau que par la distance infranchissable qui
existe entre l’état de ma conscience et ma situation présente.
Tu ne peux te figurer non plus quel soulagement m’apporte cette longue
conversation avec toi. Je n’ose même pas me relire, tant je crains de
retrouver ailleurs les mêmes idées exprimées peut-être d’une façon
identique; mais, pour toi comme pour moi, le vrai plaisir est de nous
lire.
Quand j’ai le cœur trop gonflé, quand je suis saisi de l’horreur
profonde de tout, je puise une nouvelle dose d’énergie dans tes yeux,
dans l’image de nos chers enfants. Ton portrait, celui des enfants, sont
en effet sur ma table, constamment sous mes yeux. Et puis, vois-tu,
quand on perd sa fortune, quand on subit une déception de carrière ou
autre, on peut, jusqu’à un certain point, faiblir en se disant: Eh bien,
mes enfants se débrouilleront, cela vaudra peut-être mieux pour eux que
d’être d’aimables fainéants!--Mais ici, il s’agit de notre honneur, du
leur. Faiblir, dans ces conditions, serait pour nous un crime
impardonnable. Il faut donc, ma chère et bonne Lucie, accepter toutes
nos souffrances, les surmonter jusqu’au jour où mon innocence sera
reconnue. Ce jour-là seulement, nous aurons le droit de donner libre
cours à nos larmes, de dégonfler nos cœurs.
J’espère toujours que ce jour-là viendra bientôt; chaque matin, je me
réveille avec un nouvel espoir, et chaque soir, je me couche avec une
nouvelle déception.
Je n’ai pas besoin de te dire que nous pouvons parler entre nous de nos
douleurs--il faut bien que le trop plein des cœurs s’épanche
parfois--mais qu’il faut les garder pour nous. D’ailleurs, je te sais
digne et simple. Tes belles qualités que je n’avais fait, pour ainsi
dire, qu’entrevoir dans le bonheur, se détachent en pleine lumière dans
l’adversité.
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Le 26 juin 1895.
Je termine aujourd’hui ce long bavardage afin de remettre ma lettre. Je
voudrais causer ainsi avec toi matin et soir; mais, outre que je
t’écrirais des volumes, les mêmes idées se reproduiraient sous ma plume.
Fait pour l’action, j’en suis réduit, dans ma solitude, à revenir
toujours au même sujet. La forme seule pourrait varier, suivant l’état
du moment, mais l’idée resterait la même, parce qu’elle domine tout.
Embrasse longuement nos chers enfants pour moi. Je suppose que tu ne les
garderas pas à Paris pendant les chaleurs. Donne-leur toujours beaucoup
d’initiative dans les mouvements; laisse-les se développer librement et
sans contrainte, afin d’en faire des êtres virils. Enfin, puise en eux,
tout à la fois, ta consolation et ta force.
Maintenant, je n’ai plus qu’à te dire que je souhaite, que j’espère
toujours que ce lugubre drame aura une fin prochaine. Ce serait tant à
désirer pour tous, pour nous comme pour nos chères familles.
Ta pauvre chère mère, déjà si délicate, ton cher père auront besoin de
repos et de calme après une tourmente aussi effroyable, aussi
inimaginable, il faut bien le dire.
Bien souvent je me demande quel est l’état de votre santé à tous, avec
des nouvelles aussi rares et aussi lointaines.
Et combien souvent, aussi, je fixe l’horizon, les yeux tournés vers la
France, dans l’espoir que ce sera enfin le jour où ma patrie me
rappellera à elle. En attendant ce jour, raidissons-nous, chère Lucie,
puisons dans nos consciences et dans le devoir à remplir les forces qui
nous sont si nécessaires.
Embrasse tous les nôtres pour moi, et pour toi les meilleurs baisers de
ton dévoué mari,