ALFRED.

* * * * *

Le 16 juin.

(Dimanche.)

Je poursuis ma lettre, toujours pour les mêmes motifs. Et puis, c’est

encore pour moi un bon moment que celui où je viens causer avec toi, non

pas que j’aie quoi que ce soit d’intéressant à te dire, puisque je vis

seul avec mes pensées, mais parce que je me sens alors auprès de toi. Je

ne puis donc que te communiquer mes pensées, telles qu’elles se

présentent à moi.

Une tristesse plus particulière m’envahit aujourd’hui; ce jour, en

effet, nous le passions tout entier ensemble et nous le terminions chez

tes chers parents. Mais mon cœur, ma conscience, ma raison enfin, me

disent que ces heureux jours reviendront; je ne puis admettre qu’un

innocent expie indéfiniment, pour un misérable, un crime aussi

abominable, aussi odieux. Et puis, pour tout dire, ce qui doit te donner

comme à moi-même une énergie indomptable, c’est la pensée de nos

enfants. Comme je te l’ai déjà dit, car les idées qui visent un même

sujet se reproduisent forcément, il nous faut notre honneur et nous

n’avons pas le droit de faiblir; mieux vaudrait sans cela voir nos

enfants mourir.

Quant à nos souffrances, elles sont égales pour nous tous. Crois-tu que

je ne sens pas ce que tu souffres, toi qui es frappée doublement dans

ton honneur et dans ton affection; crois-tu que je ne sens pas ce que

souffrent tes parents, frères et sœurs, pour qui l’honneur n’est pas

seulement un mot. J’espère d’ailleurs que notre malheur aura un terme et

que ce terme est prochain. Jusque-là, il nous faut garder tout notre

courage, toute notre énergie.

Remercie Mathieu des quelques mots qu’il m’a écrits. Comme ce pauvre

garçon doit souffrir, lui, l’honneur incarné! Mais dis-lui que je suis

avec lui par la pensée, que nos deux cœurs souffrent ensemble. Il y a

des moments où il me semble qu’on est le jouet d’un horrible cauchemar,

que tout cela n’est pas vrai, que ce n’est qu’un mauvais rêve... mais

c’est, hélas, la vérité! Mais, pour le moment, nous devons écarter de

nous toute pensée affaiblissante, les yeux uniquement fixés sur le but:

notre honneur. Quand celui-ci me sera rendu et que je connaitrai les

termes d’un problème insoluble pour moi, je comprendrai peut-être cette

énigme qui déroute ma raison, qui laisse mon cerveau haletant.

J’attends donc ce moment, sûr qu’il viendra, je souhaite pour nous tous

qu’il vienne bientôt, je l’espère même, tant est inébranlable ma foi en

la justice; le mystère n’est pas de notre siècle, tout se découvre et

doit se découvrir.

Ma journée de dimanche m’a paru moins longue ainsi, ma chère Lucie,

puisque j’ai pu causer avec toi. Quant à nos enfants, je n’ai pas de

conseils à te donner; je te connais, nos idées à ce sujet sont communes,

tant au point de vue de l’éducation que de l’instruction. Courage

toujours, chère Lucie, et mille baisers. N’oublie pas que je réponds à

des lettres datant de trois mois, et que mes réponses peuvent par suite

te paraître vieillottes.

* * * * *

Le 21 juin 1895.

(Vendredi.)

Chère Lucie,

Je continue notre conversation, puisque c’est pour le moment le seul

rayon de bonheur dont nous puissions jouir. Il est probable, et je

l’espère, que mes réflexions ne correspondent plus à la situation du

moment. Entre l’époque où tu recevras cette lettre et celle à laquelle

tu as écrit les tiennes, il y aura un intervalle de plus de cinq mois;

dans un pareil laps de temps, la vérité fait bien du chemin.

Comme toi, comme vous tous, je suis, j’ai toujours été convaincu que

tout se découvre avec le temps. Si j’ai fléchi parfois, c’est sous le

poids de souffrances morales atroces, dans l’attente anxieuse de

connaître enfin les termes d’une énigme qui m’échappe totalement.

Tu dois comprendre par quel sentiment de réserve je ne te parle, à aucun

point de vue, de ma vie ici. D’ailleurs, les seules pensées qui

m’agitent sont celles dont je t’entretiens; pour le reste, je vis comme

une mécanique inconsciente de son mouvement.

Il m’arrive parfois--et tu dois éprouver la même sensation--tout

éveillé et malgré tout ce qui m’entoure, de rester hébété, me répétant à

moi-même: Non, tout cela n’est pas arrivé, ce n’est pas possible, c’est

un drame du roman et non de la réalité! Je ne puis m’expliquer cette

inertie momentanée du cerveau que par la distance infranchissable qui

existe entre l’état de ma conscience et ma situation présente.

Tu ne peux te figurer non plus quel soulagement m’apporte cette longue

conversation avec toi. Je n’ose même pas me relire, tant je crains de

retrouver ailleurs les mêmes idées exprimées peut-être d’une façon

identique; mais, pour toi comme pour moi, le vrai plaisir est de nous

lire.

Quand j’ai le cœur trop gonflé, quand je suis saisi de l’horreur

profonde de tout, je puise une nouvelle dose d’énergie dans tes yeux,

dans l’image de nos chers enfants. Ton portrait, celui des enfants, sont

en effet sur ma table, constamment sous mes yeux. Et puis, vois-tu,

quand on perd sa fortune, quand on subit une déception de carrière ou

autre, on peut, jusqu’à un certain point, faiblir en se disant: Eh bien,

mes enfants se débrouilleront, cela vaudra peut-être mieux pour eux que

d’être d’aimables fainéants!--Mais ici, il s’agit de notre honneur, du

leur. Faiblir, dans ces conditions, serait pour nous un crime

impardonnable. Il faut donc, ma chère et bonne Lucie, accepter toutes

nos souffrances, les surmonter jusqu’au jour où mon innocence sera

reconnue. Ce jour-là seulement, nous aurons le droit de donner libre

cours à nos larmes, de dégonfler nos cœurs.

J’espère toujours que ce jour-là viendra bientôt; chaque matin, je me

réveille avec un nouvel espoir, et chaque soir, je me couche avec une

nouvelle déception.

Je n’ai pas besoin de te dire que nous pouvons parler entre nous de nos

douleurs--il faut bien que le trop plein des cœurs s’épanche

parfois--mais qu’il faut les garder pour nous. D’ailleurs, je te sais

digne et simple. Tes belles qualités que je n’avais fait, pour ainsi

dire, qu’entrevoir dans le bonheur, se détachent en pleine lumière dans

l’adversité.

* * * * *

Le 26 juin 1895.

Je termine aujourd’hui ce long bavardage afin de remettre ma lettre. Je

voudrais causer ainsi avec toi matin et soir; mais, outre que je

t’écrirais des volumes, les mêmes idées se reproduiraient sous ma plume.

Fait pour l’action, j’en suis réduit, dans ma solitude, à revenir

toujours au même sujet. La forme seule pourrait varier, suivant l’état

du moment, mais l’idée resterait la même, parce qu’elle domine tout.

Embrasse longuement nos chers enfants pour moi. Je suppose que tu ne les

garderas pas à Paris pendant les chaleurs. Donne-leur toujours beaucoup

d’initiative dans les mouvements; laisse-les se développer librement et

sans contrainte, afin d’en faire des êtres virils. Enfin, puise en eux,

tout à la fois, ta consolation et ta force.

Maintenant, je n’ai plus qu’à te dire que je souhaite, que j’espère

toujours que ce lugubre drame aura une fin prochaine. Ce serait tant à

désirer pour tous, pour nous comme pour nos chères familles.

Ta pauvre chère mère, déjà si délicate, ton cher père auront besoin de

repos et de calme après une tourmente aussi effroyable, aussi

inimaginable, il faut bien le dire.

Bien souvent je me demande quel est l’état de votre santé à tous, avec

des nouvelles aussi rares et aussi lointaines.

Et combien souvent, aussi, je fixe l’horizon, les yeux tournés vers la

France, dans l’espoir que ce sera enfin le jour où ma patrie me

rappellera à elle. En attendant ce jour, raidissons-nous, chère Lucie,

puisons dans nos consciences et dans le devoir à remplir les forces qui

nous sont si nécessaires.

Embrasse tous les nôtres pour moi, et pour toi les meilleurs baisers de

ton dévoué mari,

Lettres d'un innocent · 第 109 / 205 题