Inutile de m’envoyer quoi que ce soit comme linge ou comme aliments.
J’ai reçu hier de Cayenne des conserves; j’y ai fait également demander
du linge dont j’ai besoin.
On me remet la _Revue des Deux-Mondes_, la _Revue de Paris_ et la _Revue
Rose_. Continue-donc à me les envoyer; tu pourras y joindre quelques
romans de lecture facile.
* * * * *
Le 15 juin 1895.
(Samedi soir.)
Ma chère Lucie,
Je t’ai déjà écrit il y a quelques jours au reçu de tes lettres du
commencement de mars et mon intention, par ce courrier, était de ne
t’envoyer que quelques lignes de profonde affection, car que puis-je te
dire que je ne t’aie répété dans toutes mes lettres? Mais en lisant tes
chères lettres, en les relisant chaque jour, j’ai ressenti chaque fois,
et pour un moment, un léger adoucissement à mes peines. Il me semble
ainsi qu’on se rapproche, que l’on sent les cœurs comme autrefois battre
l’un auprès de l’autre; c’est quelque chose de l’un qui vient retrouver
l’autre. Sûr que tu éprouves la même sensation, je cède à l’impulsion de
mon cœur qui voudrait tout faire pour apporter quelque adoucissement à
ton horrible chagrin. C’est contraire à la raison, je le sais, car
celle-ci me dit d’être calme et patient, que la lumière se fera, qu’il
est impossible qu’il en soit autrement à notre époque, tandis que
lorsque je t’écris c’est avec mon cœur et alors, malgré moi, tout vibre
en moi contre cette épouvantable situation si opposée à l’état de nos
âmes, pour qui l’honneur est tout. Je sens en moi une telle fièvre de
combat, une telle puissance d’énergie pour déchirer le voile
impénétrable qui pèse sur moi, entoure encore toute cette affaire, que
je veux toujours vous les passer, quoique je sente très bien que votre
sentiment à tous est le même. C’est un débordement inutile, je le sais
aussi; mais tu sais non moins bien que toutes mes sensations sont
violentes et profondes. Mon cœur saigne dans ce qu’il a de plus cher, il
saigne pour toi, il saigne enfin pour nos chers enfants. C’est aussi te
dire, ma chère Lucie, que c’est la volonté que j’ai de voir le nom que
tu portes, que portent nos enfants redevenir ce qu’il a toujours été,
pur et sans tache, qui me donne la force de tout surmonter.
Je vis concentré en moi-même, je ne vois ni n’entends plus rien. Mon
cerveau seul vit encore, et toutes mes pensées sont concentrées sur toi,
sur nos chers enfants, dans l’attente de mon honneur rendu.
Garde donc toujours ton beau courage, ma chère Lucie; j’espère que nous
retrouverons bientôt le bonheur dont nous jouissions et dont nous
jouirons plus encore après cette épouvantable épreuve, la plus grande
qu’un homme puisse supporter.
Je t’embrasse bien fort,