Comme tu le vois, ma chère Lucie, j’espère que quand tu recevras ces
dernières lettres, la vérité ne sera pas loin d’être connue et que nous
jouirons de nouveau du bonheur qui avait été notre partage jusqu’ici.
* * * * *
Le 11 juin 1895.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu hier toutes tes lettres jusqu’au 7 mars, c’est-à-dire les
premières que tu aies adressées ici, ainsi que celle de ta mère et
celles de nos frères et sœurs datant de la même époque.
C’est sous l’impression de leur lecture que je veux te répondre. D’abord
la joie immense que j’ai eue en te lisant: c’était quelque chose de toi
qui venait me retrouver, c’était ton bon et excellent cœur qui venait
réchauffer le mien.
J’ai vu aussi, ce que je sentais déjà, combien tu souffrais, combien
vous souffriez tous de cet horrible drame qui est venu nous surprendre
en plein bonheur et nous arracher l’honneur. Ce mot dit tout, il résume
toutes nos tortures, les miennes comme les vôtres.
Mais du jour où je t’avais promis de vivre pour attendre que la vérité
éclatât, que justice me fût rendue, j’aurais dû ne plus faiblir, imposer
silence à mon cœur et attendre patiemment. Que veux-tu, je n’ai pas eu
cette force d’âme; le coup avait été trop dur, tout en moi se révoltait
à la pensée du crime odieux pour lequel j’étais condamné. Mon cœur
saignera tant que ce manteau d’infamie couvrira mes épaules.
Mais je te demande pardon si je t’ai parfois écrit des lettres exaltées
ou plaintives qui ont dû augmenter encore ton immense chagrin. Ton cœur
et le mien battent à l’unisson.
Sois donc certaine, ma chère et bonne Lucie, que je résisterai de toutes
mes forces pour atteindre le jour où mon honneur me sera rendu. J’espère
que ce jour viendra bientôt; jusque là, il faut regarder devant nous.
Les nouvelles que tu me donnes de nos chers enfants m’ont également fait
plaisir. Fais leur prendre beaucoup l’air; pour le moment, il ne faut
penser qu’à leur donner de la santé et de la vigueur.
Courage donc encore, ma chère Lucie, sois forte et vaillante, que mon
profond amour te soutienne et te guide; ma pensée ne te quitte pas un
instant, de jour comme de nuit.
Donne de mes nouvelles à toute la famille, remercie-les tous de leurs
bonnes et affectueuses lettres. Je ne me sens pas le courage de leur
répondre; de quoi leur parlerais-je, d’ailleurs? Je n’ai qu’une pensée,
toujours la même, celle de voir le jour où mon honneur me sera rendu.
J’espère toujours qu’il est proche.
Embrasse tes chers parents, les enfants, tous les nôtres pour moi.
Quant à toi, je t’embrasse de toutes les forces de mon cœur,