Je continue cette lettre, car je veux te faire part de mes pensées au
fur et à mesure qu’elles me viennent à l’esprit. J’ai le temps de
réfléchir profondément dans ma solitude.
Vois-tu, les mères qui veillent au chevet de leurs enfants malades et
qui les disputent à la mort avec une énergie farouche n’ont pas besoin
d’autant de vaillance que toi, car c’est plus que la vie de tes enfants
que tu as à défendre, c’est leur honneur. Mais je te sais capable de
cette noble tâche.
Aussi, ma chère Lucie, je te demande pardon si j’ai parfois augmenté ton
chagrin en exhalant des plaintes, en témoignant d’une impatience fébrile
de voir enfin s’éclaircir ce mystère devant lequel ma raison se brise
impuissante. Mais tu connais mon tempérament nerveux, mon caractère
emporté. Il me semblait que tout devait se découvrir immédiatement,
qu’il était impossible que la lumière ne se fît pas prompte et complète.
Chaque matin je me levais avec cet espoir, et chaque soir je me couchais
avec une profonde déception. Je ne pensais qu’à mes tortures et
j’oubliais que tu devais souffrir autant que moi.
Cet horrible crime d’un misérable ne m’atteint pas seulement en effet,
mais il atteint aussi, il atteint aussi surtout nos deux chers enfants.
C’est pourquoi il faut que nous surmontions toutes nos souffrances: il
ne suffit pas seulement de donner la vie à ses enfants, il faut leur
léguer l’honneur sans lequel la vie n’est pas possible. Je connais tes
sentiments, je sais que tu penses comme moi. Courage donc, chère femme,
je lutterai avec toi en te soutenant de toute mon énergie, parce que
devant une nécessité pareille, absolue, tout doit être oublié. Il le
faut pour notre cher petit Pierre, pour notre chère petite Jeanne.
Je sais combien tu as été admirable de dévouement, de grandeur d’âme
dans les événements tragiques qui viennent de se dérouler.
Continue donc, ma chère Lucie, ma confiance en toi est complète, ma
profonde affection te dédommagera quelque jour de toutes les douleurs
que tu endures si noblement.
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