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Mercredi, 8 mai 1895.
Ma chère Lucie,
Quoique je ne doive remettre cette lettre que le 18, je la commence dès
aujourd’hui, tant j’éprouve un besoin invincible de venir causer avec
toi.
Il me semble, quand je t’écris, que les distances se rapprochent, que je
vois devant moi ta figure aimée et qu’il y a quelque chose de toi auprès
de moi. C’est une faiblesse, je le sais, car malgré moi, l’écho de mes
souffrances vient parfois sous ma plume, et les tiennes sont assez
grandes pour que je ne te parle pas encore des miennes. Mais je voudrais
bien voir à ma place philosophes et psychologues, qui dissertent
tranquillement au coin de leur feu, sur le calme, la sérénité que doit
montrer un innocent!
Un silence profond règne autour de moi, interrompu seulement par le
mugissement de la mer. Et ma pensée, franchissant la distance qui nous
sépare, se reporte au milieu de vous, au milieu de tous ceux qui me sont
chers et dont la pensée, certes, doit se diriger souvent aussi vers moi.
Fréquemment je me demande, à telle heure, que fait ma chère Lucie, et
je t’envoie par la pensée l’écho de mon immense affection. Je ferme
alors les yeux, et il me semble voir se profiler ta figure, celles de
mes chers enfants. Je n’ai toujours pas de lettres de toi, sauf celles
du 16 et 17 février adressées encore à l’île de Ré. Voici donc trois
mois que je suis sans nouvelles de toi, des enfants, de nos familles.
Je crois t’avoir déjà dit que je te conseillais de demander à déposer
tes lettres au Ministère huit ou dix jours avant le départ des
courriers; peut-être ainsi les recevrais-je plus rapidement. Mais, ma
bonne chérie, oublie toutes mes souffrances, surmonte les tiennes et
pense à nos enfants. Dis-toi que tu as une mission sacrée à remplir,
celle de me faire rendre mon honneur, l’honneur du nom que portent nos
chers petits. D’ailleurs, je me rappelle ce que tu m’as dit avant mon
départ, je sais, comme tu me le répètes dans ta lettre du 17 février, ce
que valent les paroles dans ta bouche, j’ai une confiance absolue en
toi.
Ne pleure donc plus, ma bonne chérie, je lutterai jusqu’à la dernière
minute pour toi, pour nos chers enfants.
Les corps peuvent fléchir sous une telle somme de chagrins, mais les
âmes doivent rester fortes et vaillantes pour réagir contre une
situation que nous n’avons pas méritée. Quand l’honneur me sera rendu,
alors seulement, ma bonne chérie, nous aurons le droit de nous retirer.
Nous vivrons pour nous, loin des bruits du monde, nous nous réfugierons
dans notre affection mutuelle, dans notre amour grandi par des
événements aussi tragiques. Nous nous soutiendrons l’un l’autre pour
panser les blessures de nos cœurs, nous vivrons dans nos enfants
auxquels nous consacrerons le restant de nos jours. Nous tâcherons d’en
faire des êtres bons, simples, forts physiquement et moralement, nous
élèverons leurs âmes pour qu’ils y trouvent toujours un refuge contre
les réalités de la vie.
Puisse ce jour arriver bientôt, car nous avons tous payé notre tribut de
souffrances sur cette terre!
Courage donc, ma chérie, sois forte et vaillante. Poursuis ton œuvre
sans faiblesse, avec dignité, mais avec le sentiment de ton droit. Je
vais me coucher, fermer les yeux et penser à toi.
Bonsoir et mille baisers.
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