Ma chère Lucie,
Quelques lignes encore pour que tu saches que je suis toujours en vie et
pour t’envoyer l’écho de mon immense affection.
Quelque grand que soit notre chagrin à tous deux, je ne puis que te dire
toujours de le surmonter pour poursuivre la réhabilitation avec une
persévérance indomptable.
Garde toujours le calme et la dignité qui conviennent à notre grand
malheur, si immérité, mais travaille pour me faire rendre mon honneur,
l’honneur du nom que portent mes chers enfants.
Qu’aucune démarche ne te rebute ni te lasse; va trouver, si tu le juges
utile, les membres du Gouvernement, émeus leur cœur de père et de
Français, dis bien que tu ne demandes pour moi ni grâce ni pitié, mais
seulement qu’on poursuive les recherches à outrance.
Malgré une coïncidence parfois terrible de tourments aussi bien
physiques que moraux, je sens bien que mon devoir vis-à-vis de toi,
vis-à-vis de nos chers enfants est de résister jusqu’à la limite de mes
forces et de protester de mon innocence jusqu’à mon dernier souffle.
Mais s’il y a une justice en ce monde, il me semble impossible, ma
raison se refuse à y croire, que nous ne retrouvions le bonheur qui
n’aurait jamais dû nous être enlevé.
Je t’écris certes parfois des lettres exaltées, sous l’empire
d’impressions nerveuses extrêmes ou de dépression physique considérable;
mais qui n’aurait pas de ces coups de folie, de ces révoltes du cœur et
de l’âme, dans une situation aussi tragique, aussi émouvante que la
nôtre? Et si je te dis de te hâter, c’est que je voudrais assister au
jour de triomphe de mon innocence reconnue. Et puis, toujours seul, en
tête à tête avec moi-même, livré à mes tristes pensées, sans nouvelles
de toi, des enfants, de tous ceux qui me sont chers depuis plus de deux
mois, à qui confierais-je les souffrances de mon cœur, si ce n’est à
toi, confidente de toutes mes pensées?
Je souffre non seulement pour moi, mais bien plus encore pour toi, pour
nos chers enfants. C’est en ces derniers, ma chérie, que tu dois puiser
cette force morale, cette énergie surhumaine qui te sont nécessaires
pour aboutir à tout prix à ce que notre honneur apparaisse de nouveau, à
tous sans exception, ce qu’il a toujours été, pur et sans tache.
Mais je te connais, je connais ta grande âme, j’ai confiance en toi.
Je n’ai toujours pas de lettres de toi; quant à moi, c’est la cinquième
que je t’écris.
Embrasse tout le monde de ma part.
Mille bons baisers pour toi, pour nos chers enfants. Parle-moi
longuement d’eux.