* * * * *
Le 10 février 1895.
(Dimanche.)
Ma chère Lucie,
J’ai reçu vendredi soir tes lettres jusqu’au 2 février inclus.
J’ai vu avec plaisir que vous vous portez tous bien. J’espère que tu as
reçu également mes lettres.
Je ne te parlerai pas de moi; tu dois comprendre quelle est l’agonie
lente de mon cœur. Mais rien ne sert de gémir. Ce qu’il te faut, ce
qu’il vous faut à tous, c’est de la vaillance et du courage; il ne faut
pas que vous, vous vous laissiez abattre par l’adversité, si terrible
qu’elle soit.
Il faut que vous arriviez à prouver à la France entière que j’étais un
digne et loyal soldat, aimant sa patrie au dessus de tout, l’ayant
servie toujours avec dévouement.
C’est là le but principal, le but primordial, bien au-dessus de ma
propre personnalité. Il y a un nom qu’il s’agit de laver de la souillure
qui lui a été infligée, un nom jusqu’ici pur et sans tache, et qui doit
de nouveau briller d’un éclat aussi pur que jadis. C’est d’ailleurs le
nom que portent nos chers enfants et ceci déjà doit te donner tout le
courage nécessaire.
Merci de toutes les nouvelles que tu me donnes des nôtres. Moi aussi, je
regrette de ne pouvoir leur écrire. Tu sais quelle grande affection
j’avais pour eux tous. Embrasse bien les parents, ta chère famille, la
nôtre pour moi. Dis-leur bien ce que je pense, ce dont je voudrais te
convaincre: c’est que moi je ne viens qu’en second lieu, c’est qu’il y a
un nom qu’il faut réhabiliter.
Personne ne peut faillir à cette tâche suprême.
Te dire l’état dans lequel je suis, c’est inutile. Comme je te disais
plus haut, ton cœur est là pour te le faire sentir mieux que ma plume ne
saurait le faire. J’irai tant que mon cœur battra, avec toujours devant
moi, nuit et jour, l’espoir suprême qu’on me rendra la place que je
mérite.
Vois-tu, chérie, un homme d’honneur ne saurait vivre sans son honneur.
On a beau se dire en soi-même qu’on est innocent, le cœur vous ronge.
Les heures sont longues dans la solitude, et mon esprit ne peut encore
concevoir tout ce qui m’arrive. Jamais romancier, si riche que soit son
imagination, n’aurait pu écrire une histoire plus tragique.
Je suis convaincu comme toi que la vérité se fera jour tôt ou tard. Les
bonnes causes triomphent toujours. Mais quel sera alors mon état, c’est
ce que je ne saurais dire... Le cœur est là qui, du matin au soir et du
soir au matin, souffre et palpite.
J’espère que je pourrai t’embrasser au moins avant mon départ.
Merci des détails que tu me donnes des enfants. Il faut les élever
sérieusement et solidement, s’occuper aussi bien du physique que du
moral. D’ailleurs, je te connais, je n’ai nulle inquiétude à ce sujet.
Je sais que tu en feras des âmes généreuses et belles, ardentes pour
tout ce qui est noble et beau, marchant toujours dans la voie du devoir.
Embrasse mille et mille fois ces bons chéris pour moi.
Je te prie aussi d’embrasser tout le monde pour moi. Reçois les baisers
les meilleurs de ton mari qui t’aime, qui ne vit qu’avec ta pensée,