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Le 7 février 1895.
(Jeudi.)
Ma bonne Lucie,
J’ai reçu dimanche dernier un paquet d’une quinzaine de lettres, toutes
antérieures au dimanche 27 janvier. Remercie bien tous les membres de
la famille de leur chaude affection dont je n’ai jamais douté. Je suis
donc sans nouvelles de toi depuis plus de dix jours. Te dire mes
tortures est impossible.
Puis, me trouver encore en face de soldats que j’étais si fier de
commander hier, que je suis digne de commander encore aujourd’hui, et
qui verront en moi le dernier des misérables--vois-tu, c’est
épouvantable! Mon cœur cesse de battre à cette seule pensée.
Mon histoire est trop horrible, ma tête n’en peut plus.
J’ai pu résister pendant assez longtemps parce que mon âme pure et
honnête me disait que mon devoir était là, que mon innocence si complète
et si absolue ne tarderait pas à éclater...; mais cette avanie lente est
tout ce qu’il y a de plus épouvantable.
J’eusse préféré le peloton d’exécution; au moins, là, il n’y aurait pas
eu de discussion possible et vous eussiez réhabilité ma mémoire.
Mais ne crains pas que je veuille attenter jamais à mes jours. Je t’ai
promis de n’en rien faire et tu sais que je n’ai qu’une parole. Sois
donc sans inquiétude aucune à ce sujet. Mais jusqu’où mes forces me
mèneront-elles, jusqu’à quand mon cœur continuera-t-il de battre dans
cette atmosphère de mépris, moi si fier de mon honneur sans tache, moi
orgueilleux, voilà ce que je ne sais pas!
Ah! s’il n’y avait eu que des tortures physiques à supporter, s’il n’y
avait eu qu’à souffrir en attendant la vérité, j’aurais été de taille à
le faire, à supporter le martyre épouvantable. Mais supporter le
mépris... pendant si longtemps... c’est horrible!
Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un innocent qui ait enduré des
tortures pareilles aux miennes.
Quant à toi, ma pauvre et bien aimée femme, il faut que tu gardes tout
ton courage et toute ton énergie. C’est au nom de notre profond amour
que je te le demande, car il faut que tu sois là pour laver mon nom de
la souillure qui lui a été faite, il faut que tu sois là pour faire de
nos enfants de braves et honnêtes gens. Il faut que tu sois là pour leur
dire un jour ce qu’était leur père, un brave et loyal soldat, écrasé par
une fatalité épouvantable.
Aurai-je des nouvelles de toi aujourd’hui? Quand apprendrai-je que
j’aurai le plaisir et la joie de t’embrasser? Chaque jour je l’espère,
et rien ne vient égayer mon horrible martyre.
Du courage, ma chérie, il t’en faut beaucoup, beaucoup, il vous en faut
à tous, à nos deux familles. Vous n’avez pas le droit de vous laisser
abattre, car vous avez une grande mission à remplir, quoiqu’il advienne
de moi.
Embrasse tout le monde pour moi. Embrasse bien, bien fort, nos deux
pauvres chéris pour moi, et toi reçois les meilleurs baisers de celui
qui t’aime tant,