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Le 3 février 1895.
(Dimanche)
Ma chérie,
Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi
depuis dimanche dernier, c’est-à-dire depuis huit jours. Je me suis
imaginé que tu étais malade, puis que l’un des enfants l’était... J’ai
fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade...
J’ai bâti toutes sortes de chimères.
Tu peux t’imaginer, ma chérie, tout ce que j’ai souffert, tout ce que je
souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation tragique
dans laquelle des événements aussi bizarres qu’incompréhensibles m’ont
placé, j’avais au moins cette unique consolation, c’est de sentir près
de moi ton cœur battre à l’unisson du mien, partager toutes mes
tortures.
La nuit de jeudi à vendredi surtout a été épouvantable. Je ne veux pas
te la narrer, elle t’arracherait le cœur. Tout ce que je puis te dire,
c’est que je me débattais contre l’accusation qui avait été portée
contre moi, que je me disais que c’était impossible... puis je me
réveillais et je constatais la triste réalité.
Ah! pourquoi ne peut-on pas m’ouvrir le cœur et y lire à livre ouvert;
on y verrait au moins les sentiments que j’ai toujours professés, ceux
que j’ai encore. Mais non, vois-tu, il me semble impossible que tout
cela dure éternellement... la vérité doit se faire jour!
Par un effort inouï de ma volonté, je me suis ressaisi. Je me suis dit
que je ne pouvais ni descendre dans la tombe, ni devenir fou avec un nom
déshonoré. Il fallait donc que je vive, quelle que dût être la torture
morale à laquelle je suis en proie.
Ah! cet opprobre, cette infamie qui couvrent mon nom, quand donc les
enlèvera-t-on?
Qu’il vienne donc, le jour béni où mon innocence sera reconnue, où l’on
me rendra mon honneur qui n’a jamais failli!... Je suis bien las de
souffrir.
Que l’on me prenne mon sang, que l’on fasse ce que l’on voudra de mon
corps..., tu sais que j’en fais fi..., mais qu’on me rende mon honneur.
Personne n’entendra donc ce cri de désespoir, ce cri d’un malheureux
innocent qui, cependant, ne demande que justice!
Chaque jour qui se lève, j’espère que ce sera celui où l’on reconnaîtra
ce que j’ai été, ce que je suis, un loyal soldat digne de mener au feu
les soldats de la France...; puis le soir vient..., et rien, rien
encore.
Ajoute à cela que je ne reçois aucune lettre de toi, que je suis isolé
avec ma torture morale, et tu peux, ma chérie, te rendre compte de mon
état. Mais sois rassurée, je suis de nouveau fort. Je me suis traité de
lâche, je me suis dit tout ce que tu aurais pu me dire toi-même si tu
avais été auprès de moi; un innocent n’a jamais le droit de désespérer.
Puis, quoique je sois sans nouvelles directes, je sens tous vos cœurs,
toutes vos âmes vibrer avec mon cœur et avec mon âme, souffrir avec moi
de l’infamie qui couvre mon nom et chercher à la dissiper.
Quand pourras-tu venir passer quelques heures avec moi? Comme ce serait
heureux si je pouvais puiser de nouvelles forces dans ton cœur!
Aurai-je une lettre de toi aujourd’hui? Je n’ose plus trop l’espérer
puisque chaque jour mon espoir est déçu, et la souffrance est chaque
fois trop cruelle.
Enfin, ma chérie, que te dire?... Je ne vis que d’espoir. Nuit et jour,
je vois devant moi, comme une étoile brillante, le moment où tout sera
oublié, où mon honneur me sera rendu.
Embrasse bien, bien fort, mes chéris pour moi.
Baisers à tous les membres de nos familles.
Quant à toi, je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de toutes mes
forces,