ALFRED.

* * * * *

Le 3 février 1895.

(Dimanche)

Ma chérie,

Je viens de passer une semaine atroce. Je suis sans nouvelles de toi

depuis dimanche dernier, c’est-à-dire depuis huit jours. Je me suis

imaginé que tu étais malade, puis que l’un des enfants l’était... J’ai

fait ensuite toutes sortes de suppositions dans mon cerveau malade...

J’ai bâti toutes sortes de chimères.

Tu peux t’imaginer, ma chérie, tout ce que j’ai souffert, tout ce que je

souffre encore. Dans mon horrible solitude, dans la situation tragique

dans laquelle des événements aussi bizarres qu’incompréhensibles m’ont

placé, j’avais au moins cette unique consolation, c’est de sentir près

de moi ton cœur battre à l’unisson du mien, partager toutes mes

tortures.

La nuit de jeudi à vendredi surtout a été épouvantable. Je ne veux pas

te la narrer, elle t’arracherait le cœur. Tout ce que je puis te dire,

c’est que je me débattais contre l’accusation qui avait été portée

contre moi, que je me disais que c’était impossible... puis je me

réveillais et je constatais la triste réalité.

Ah! pourquoi ne peut-on pas m’ouvrir le cœur et y lire à livre ouvert;

on y verrait au moins les sentiments que j’ai toujours professés, ceux

que j’ai encore. Mais non, vois-tu, il me semble impossible que tout

cela dure éternellement... la vérité doit se faire jour!

Par un effort inouï de ma volonté, je me suis ressaisi. Je me suis dit

que je ne pouvais ni descendre dans la tombe, ni devenir fou avec un nom

déshonoré. Il fallait donc que je vive, quelle que dût être la torture

morale à laquelle je suis en proie.

Ah! cet opprobre, cette infamie qui couvrent mon nom, quand donc les

enlèvera-t-on?

Qu’il vienne donc, le jour béni où mon innocence sera reconnue, où l’on

me rendra mon honneur qui n’a jamais failli!... Je suis bien las de

souffrir.

Que l’on me prenne mon sang, que l’on fasse ce que l’on voudra de mon

corps..., tu sais que j’en fais fi..., mais qu’on me rende mon honneur.

Personne n’entendra donc ce cri de désespoir, ce cri d’un malheureux

innocent qui, cependant, ne demande que justice!

Chaque jour qui se lève, j’espère que ce sera celui où l’on reconnaîtra

ce que j’ai été, ce que je suis, un loyal soldat digne de mener au feu

les soldats de la France...; puis le soir vient..., et rien, rien

encore.

Ajoute à cela que je ne reçois aucune lettre de toi, que je suis isolé

avec ma torture morale, et tu peux, ma chérie, te rendre compte de mon

état. Mais sois rassurée, je suis de nouveau fort. Je me suis traité de

lâche, je me suis dit tout ce que tu aurais pu me dire toi-même si tu

avais été auprès de moi; un innocent n’a jamais le droit de désespérer.

Puis, quoique je sois sans nouvelles directes, je sens tous vos cœurs,

toutes vos âmes vibrer avec mon cœur et avec mon âme, souffrir avec moi

de l’infamie qui couvre mon nom et chercher à la dissiper.

Quand pourras-tu venir passer quelques heures avec moi? Comme ce serait

heureux si je pouvais puiser de nouvelles forces dans ton cœur!

Aurai-je une lettre de toi aujourd’hui? Je n’ose plus trop l’espérer

puisque chaque jour mon espoir est déçu, et la souffrance est chaque

fois trop cruelle.

Enfin, ma chérie, que te dire?... Je ne vis que d’espoir. Nuit et jour,

je vois devant moi, comme une étoile brillante, le moment où tout sera

oublié, où mon honneur me sera rendu.

Embrasse bien, bien fort, mes chéris pour moi.

Baisers à tous les membres de nos familles.

Quant à toi, je t’embrasse comme je t’aime, c’est-à-dire de toutes mes

forces,

Lettres d'un innocent · 第 87 / 205 题