Ma chère Lucie,
Enfin voici de nouveau le jour heureux où je puis t’écrire. Je les
compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n’ai plus reçu de lettres
de toi depuis celle qui m’a été remise dimanche dernier. Quelle
souffrance épouvantable! Jusqu’à présent, j’avais chaque jour un moment
de bonheur en recevant ta lettre. C’était un écho de vous tous, un écho
de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre cœur glacé. Je
relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je m’imprégnais de chaque
mot,--peu à peu les mots écrits se transformaient en paroles dites... il
me semblait bientôt t’entendre me parler tout près de moi. Oh! musique
délicieuse qui allait à mon âme! Puis, depuis quatre jours, plus rien,
la morne tristesse, l’épouvantable solitude.
Je me demande vraiment comment je vis; nuit et jour mon seul compagnon
est mon cerveau, aucune occupation si ce n’est celle de pleurer sur nos
malheurs.
La nuit dernière, quand j’ai pensé à toute ma vie passée, à tout ce que
j’ai peiné, travaillé, pour acquérir une situation honorable... puis,
quand j’ai comparé cela à ma situation présente, des sanglots m’ont
saisi à la gorge, il me semblait que mon cœur se déchirait et j’ai dû,
pour que mes gardiens ne m’entendissent pas, tant j’étais honteux de ma
faiblesse, étouffer mes pleurs sous mes couvertures.
Vraiment, c’est trop cruel!
Ah! combien j’éprouve aujourd’hui qu’il est parfois plus difficile de
vivre que de mourir!
Mourir, c’est un moment de souffrance, mais c’est l’oubli de tous les
maux, de toutes tortures.
Tandis que porter chaque jour le poids de ses souffrances, sentir son
cœur saigner et chacun de ses nerfs torturé, toutes les fibres de la
sensibilité tressaillir l’une après l’autre... souffrir enfin le long
martyre du cœur... Voilà ce qu’il y a de vraiment épouvantable!
Mais ce droit de mourir, je ne l’ai pas, nous ne l’avons ni les uns, ni
les autres. Nous ne l’aurons que lorsque la vérité sera découverte, que
lorsque mon honneur me sera rendu. Jusque là il faut vivre. Je fais tous
mes efforts pour cela, j’essaie d’annihiler en moi toute la partie
intellectuelle et sensible pour vivre en bête uniquement préoccupée de
satisfaire ses besoins matériels.
Quand donc cet horrible martyre sera-t-il fini? Quand donc
reconnaîtra-t-on la vérité?
Comment vont nos pauvres chéris? Quand je pense à eux, c’est un torrent
de larmes. Et toi, j’espère que ta santé est bonne. Il faut te soigner,
ma chérie. Les enfants d’abord, la mission que tu as à remplir ensuite,
t’imposent des devoirs auxquels tu ne peux manquer.
Pardon de mon style baroque et décousu. Je ne sais plus écrire, les
mots ne me viennent plus, tant mon cerveau est délabré. Il n’y a plus
qu’un point fixe dans ma tête: l’espoir de connaître un jour la vérité,
de voir mon innocence reconnue et proclamée. C’est ce que je balbutie
nuit et jour, dans mes rêves comme dans mon réveil.
Quand pourrais-je t’embrasser et retrouver dans ton profond amour la
force qui m’est nécessaire pour aller jusqu’au bout de cet épouvantable
calvaire?
Embrasse tout le monde pour moi.
Baisers aux chéris.
Je t’embrasse comme je t’aime,