Ne viens pas avant d’être complètement rétablie et en excellente santé.
Nos enfants ont besoin de toi.
* * * * *
Le 23 janvier 1895.
Ma chérie,
Je reçois tous les jours de tes lettres; on ne m’a encore remis de
lettre d’aucun membre de la famille; de même, de mon côté, je n’ai pas
encore l’autorisation de leur écrire. Je t’ai écrit tous les jours
depuis samedi; j’espère que tu es en possession de mes lettres.
Il ne faut pas s’étonner, ma chérie, de la scène de la Rochelle. Moi, je
la trouve toute naturelle; ce qui m’étonne bien plus, c’est qu’il ne se
soit encore trouvé personne pour dire ce que sont vraiment nos familles
dont les noms sont synonymes de loyauté et d’honneur. Ah! la lâcheté
humaine, j’en ai mesuré l’étendue dans ces jours tristes et sombres!
Quand je pense à ce que j’étais il y a quelques mois à peine, et quand
je le compare à ma situation misérable d’aujourd’hui, j’avoue que j’ai
des défaillances, des colères farouches, contre l’injustice du sort. Je
suis, en effet, la victime de l’erreur la plus épouvantable de notre
siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire; il me semble que je suis
le jouet d’une terrible hallucination, que tout cela va se dissiper...
mais, hélas! la réalité est tout autour de moi.
Pourquoi ne sommes-nous pas tous morts avant cette tragique histoire?
Certes cela eût été préférable. Et aujourd’hui nous n’avons plus le
droit de mourir ni les uns ni les autres, il faut que nous vivions pour
laver notre nom de la souillure qui lui a été faite. Ma conviction est
absolue; je suis sûr que tôt ou tard la lumière jaillira, il est
impossible à une époque comme la nôtre, que les recherches n’aboutissent
pas à trouver le véritable coupable. Mais comment serai-je à ce moment
là, moralement et physiquement? Je crois que la vie n’aura plus alors
aucun attrait pour moi, et si je m’y rattacherai encore, ce sera pour
toi, ma bonne chérie, dont le dévouement a été héroïque dans ces
horribles circonstances, et pour mes chers enfants dont je veux faire
d’honnêtes gens.
Mais, quoi qu’il arrive, je suis sûr que l’histoire rétablira les choses
à leur véritable point. Il se trouvera bien, dans notre beau pays de
France, si prompt aux emballements, mais si généreux aux infortunes
imméritées, un homme honnête et assez courageux pour chercher à
découvrir la vérité.
Quant à moi, ma chérie, que te dire? Que j’ai l’âme brisée; on l’aurait
à moins. Mais sois tranquille; jusqu’à mon dernier souffle, je ne
baisserai ni ne fléchirai la tête; mon honneur vaut celui de qui que ce
soit au monde. Faites comme moi et demandez justice. C’est la seule
grâce que je sollicite; je ne demande rien autre chose que la vérité,
que toute la vérité.
Et cette vérité, si on veut bien la poursuivre, il est impossible qu’on
ne l’ait pas, il est impossible qu’une pareille erreur ne se découvre
pas.
Quand je regarde en arrière, mes souffrances sont tellement
épouvantables que j’en éprouve des secousses nerveuses horribles. Je
regarde toujours en avant avec l’espoir que bientôt tout se découvrira
et qu’on me rendra mon honneur, ce que j’ai de plus cher en ce monde.
Fasse Dieu et la justice que ce moment arrive bientôt! Vraiment j’ai
assez souffert. Nous avons tous assez souffert.
J’espère que tu te soignes toujours; il te faut, ma chère adorée, toutes
tes forces physiques pour pouvoir supporter les tortures morales qu’on
t’inflige.
Comment vont tous les membres de nos deux familles? Donne moi de leurs
nouvelles, puisque je ne puis en avoir directement.
Embrasse nos deux chéris, tout le monde pour moi. Je t’embrasse de
toutes mes forces,