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Le 24 janvier 1895.
Ma chère Lucie.
D’après ta lettre datée de mardi, tu n’as encore reçu aucune lettre de
moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Quel horrible martyre
pour tous deux! Sommes-nous assez infortunés! Qu’avons-nous donc fait
pour subir une pareille infortune? C’est précisément ce qu’il y a de
plus épouvantable: c’est qu’on se demande de quel crime on est coupable,
quelle faute on expie.
Ah! le monstre qui a jeté la honte et le déshonneur dans une honnête
famille, en voilà un qui ne méritera aucune pitié! Son crime est
tellement épouvantable, que la raison se refuse à comprendre tant
d’infamie unie à tant de lâcheté. Il me semble impossible qu’une
pareille machination ne se découvre tôt ou tard; un crime pareil ne peut
rester impuni.
Cette nuit, à un moment, la réalité m’est apparue comme un songe
horrible, étrange, surnaturel... dont j’ai voulu me réveiller, dont j’ai
voulu sortir... Mais, hélas, ce n’était pas un songe! Je voulais
échapper à cet horrible cauchemar, me retrouver dans la réalité, telle
du moins qu’elle devrait être, c’est-à-dire entre vous tous, dans tes
bras, ma chérie, près de mes chers enfants.
Ah! quand ce jour béni arrivera-t-il? N’épargnez, pour cela, ni vos
peines, ni vos efforts, ni l’argent. Que je sois ruiné, cela m’est égal,
mais je veux mon honneur, c’est pour lui que je supporte ces effroyables
tortures.
Tu me demandes comment je supporte mon supplice? Hélas, comme je le
peux. J’ai parfois des moments d’abattement terribles, pendant lesquels
il me semble que la mort serait mille fois préférable à la torture
morale que j’endure, mais par un effort violent de volonté, je me
ressaisis. Que veux-tu, il faut bien parfois se laisser aller à la
douleur, on la supporte ensuite avec d’autant plus de fermeté.
Enfin, espérons que cet horrible calvaire aura une fin, c’est la seule
raison de vivre, c’est là mon unique espoir.
Les journées et les nuits sont longues, mon cerveau est constamment à la
recherche de cette énigme épouvantable qu’il ne peut déchiffrer. Ah! que
je voudrais pouvoir déchirer à coups d’épée ce voile impénétrable qui
entoure ma tragique histoire! Il est impossible qu’on n’y arrive pas.
Donne-moi des nouvelles de vous tous, puisque les seules lettres que je
reçoive sont les tiennes. Parle-moi de nos chers enfants, de ta santé.
Je t’embrasse comme je t’aime,