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Le 21 janvier 1895
(Mardi, 9 heures du matin)
Comme tu dois souffrir!... Le drame dont nous sommes les victimes est
certainement le plus épouvantable de ce siècle. Avoir tout pour soi,
bonheur, avenir, intérieur charmant, et puis tout à coup, se voir accusé
et condamné pour un crime monstrueux!
Ah! le monstre qui a jeté ainsi le déshonneur dans une famille aurait
mieux fait de me tuer, au moins il n’y aurait que moi qui aurait
souffert.
Vois-tu, ce qui me torture, c’est cette pensée du nom infâme qui est
accolé à mon nom. Si je n’avais à supporter que des souffrances
physiques, ce ne serait rien, les souffrances supportées pour une noble
cause vous grandissent; mais souffrir parce que je suis condamné pour un
crime infâme, ah! non, vois-tu, c’est de trop, même pour une énergie
comme la mienne.
Ah pourquoi ne suis-je pas mort, je n’ai même pas le droit de déserter
de mon plein gré la vie; ce serait une lâcheté, je n’aurai le droit de
mourir, de chercher l’oubli que lorsque j’aurai mon honneur.
L’autre jour, quand on m’insultait à la Rochelle, j’aurais voulu
m’échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine
découverte à ceux pour lesquels j’étais un juste objet d’indignation et
leur dire: «Ne m’insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas connaître
est pure de toute souillure, mais si vous me croyez coupable, tenez,
prenez mon corps, je vous le livre sans regrets.» Au moins alors, sous
l’âpre morsure des souffrances physiques, quand j’aurais encore crié:
«Vive la France!» peut-être qu’alors eût-on cru à mon innocence!
Enfin, qu’est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice!
Sommes-nous au XIXᵉ siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en
arrière? Est-il possible que l’innocence soit méconnue dans un siècle
de lumière et de vérité? Qu’on cherche, je ne demande aucune grâce, mais
je demande la justice qu’on doit à tout être humain. Qu’on poursuive les
recherches; que ceux qui possèdent de puissants moyens d’investigation
les utilisent dans ce but, c’est pour eux un devoir sacré d’humanité et
de justice. Il est impossible alors que la lumière ne se fasse pas
autour de ma mystérieuse et tragique affaire.
O Dieu! qui me rendra mon honneur qu’on m’a volé, qu’on m’a dérobé?
Ah! quel sombre drame, ma pauvre chérie! Il est certain qu’il dépasse,
comme tu le dis si bien, tout ce qu’on peut imaginer.
Je n’ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts. Le
premier, quand on m’apporte cette feuille de papier afin de pouvoir
t’écrire; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le second,
quand on m’apporte ta lettre journalière. Le reste du temps, je suis en
tête à tête avec mon cerveau, et Dieu sait si mes réflexions sont
tristes et sombres.
Quand cet horrible drame finira-t-il? Quand aura-t-on enfin découvert la
vérité? Ah, ma fortune tout entière à celui qui sera assez habile et
adroit pour déchiffrer cette lugubre énigme!
Donne-moi des nouvelles de tous les nôtres.
Embrasse tout le monde de ma part.
Je n’ose te parler de nos bons chéris. Quand je regarde leurs
photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots
me montent du cœur aux lèvres. Quand on souffre pour quelque chose ou
pour quelqu’un, c’est compréhensible... Mais pourquoi, et surtout pour
qui cet odieux martyre?
Je te serre sur mon cœur,