19 janvier 1895.

Ma chérie,

Jeudi soir, vers dix heures, on est venu me réveiller pour m’emmener

ici, où je suis seulement arrivé hier soir. Je ne veux pas te raconter

mon voyage pour ne pas t’arracher le cœur; sache seulement que j’ai

entendu les cris légitimes d’un peuple vaillant et généreux contre celui

qu’il croit un traître, c’est-à-dire le dernier des misérables. Je ne

sais plus si j’ai un cœur.

Ah! quel sacrifice vous ai-je fait en vous promettant le soir de ma

condamnation de ne pas me tuer! Quel sacrifice fais-je au nom que

portent mes pauvres chers petits, pour supporter tout ce que je subis!

S’il y a une justice divine, il faut espérer que je serai récompensé de

cette longue et effroyable torture, de ce martyre de toutes les minutes

et de tous les instants. L’autre jour, ton père me disait qu’il eût

préféré être mort, et moi donc!... Je préférerais cent mille fois être

mort. Mais ce droit, nous ne l’avons ni les uns ni les autres; plus je

souffre et plus cela doit activer votre courage et votre résolution pour

trouver la vérité. Cherchez donc, sans trève ni repos, en proportion de

toutes les souffrances que je m’impose. Veux-tu être assez bonne pour

demander ou faire demander au ministre les autorisations suivantes que

lui seul peut accorder: 1º Le droit d’écrire à tous les membres de ma

famille, père, mère, frères et sœurs; 2º Le droit d’écrire et de

travailler dans ma cellule. Actuellement je n’ai ni _papier_, ni

_plume_, ni _encre_. On me remet seulement la feuille de papier sur

laquelle je t’écris, puis on me retire plume et encre; 3º La permission

de fumer.

Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement

guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toute ta santé

pour nos chers enfants d’abord, pour le but que tu poursuis ensuite.

_Quant à mon régime ici, il m’est interdit de t’en parler._

Je te rappelle enfin qu’avant de venir ici, il faut que tu te munisses

de toutes les autorisations nécessaires _pour me voir_, demander le

_droit de m’embrasser_, etc., etc.

Quand serons-nous réunis, ma chérie? Je vis dans cet espoir et dans

celui bien plus grand de la réhabilitation future, mais que je souffre

moralement. Dis à toute la famille qu’il faut travailler sans trêve ni

repos, car tout cela est épouvantable et tragique. Écris-moi bien vite.

Je t’embrasse comme je t’aime,

Lettres d'un innocent · 第 77 / 205 题