Ma chérie,
Jeudi soir, vers dix heures, on est venu me réveiller pour m’emmener
ici, où je suis seulement arrivé hier soir. Je ne veux pas te raconter
mon voyage pour ne pas t’arracher le cœur; sache seulement que j’ai
entendu les cris légitimes d’un peuple vaillant et généreux contre celui
qu’il croit un traître, c’est-à-dire le dernier des misérables. Je ne
sais plus si j’ai un cœur.
Ah! quel sacrifice vous ai-je fait en vous promettant le soir de ma
condamnation de ne pas me tuer! Quel sacrifice fais-je au nom que
portent mes pauvres chers petits, pour supporter tout ce que je subis!
S’il y a une justice divine, il faut espérer que je serai récompensé de
cette longue et effroyable torture, de ce martyre de toutes les minutes
et de tous les instants. L’autre jour, ton père me disait qu’il eût
préféré être mort, et moi donc!... Je préférerais cent mille fois être
mort. Mais ce droit, nous ne l’avons ni les uns ni les autres; plus je
souffre et plus cela doit activer votre courage et votre résolution pour
trouver la vérité. Cherchez donc, sans trève ni repos, en proportion de
toutes les souffrances que je m’impose. Veux-tu être assez bonne pour
demander ou faire demander au ministre les autorisations suivantes que
lui seul peut accorder: 1º Le droit d’écrire à tous les membres de ma
famille, père, mère, frères et sœurs; 2º Le droit d’écrire et de
travailler dans ma cellule. Actuellement je n’ai ni _papier_, ni
_plume_, ni _encre_. On me remet seulement la feuille de papier sur
laquelle je t’écris, puis on me retire plume et encre; 3º La permission
de fumer.
Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement
guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toute ta santé
pour nos chers enfants d’abord, pour le but que tu poursuis ensuite.
_Quant à mon régime ici, il m’est interdit de t’en parler._
Je te rappelle enfin qu’avant de venir ici, il faut que tu te munisses
de toutes les autorisations nécessaires _pour me voir_, demander le
_droit de m’embrasser_, etc., etc.
Quand serons-nous réunis, ma chérie? Je vis dans cet espoir et dans
celui bien plus grand de la réhabilitation future, mais que je souffre
moralement. Dis à toute la famille qu’il faut travailler sans trêve ni
repos, car tout cela est épouvantable et tragique. Écris-moi bien vite.
Je t’embrasse comme je t’aime,