ALFRED.

Bons baisers à nos deux chéris. Je n’ose penser à eux. Parle-m’en.

N’oublie pas de leur acheter les cadeaux promis en mon nom; que ces

jeunes âmes ne souffrent pas de nos tristesses.

Embrasse tout le monde à la maison pour moi.

* * * * *

Le 12 Janvier 1895.

(Samedi, 4 heures).

Comme la demi-heure d’hier a été courte; on prévoit à l’avance l’emploi

de chaque minute, afin de ne rien oublier de ce que l’on veut se dire...

Puis le temps s’écoule comme dans un rêve et on s’aperçoit tout d’un

coup qu’on est à la fin de l’entrevue et qu’on ne s’est presque rien dit

encore.

Comment deux êtres comme nous peuvent-ils être si cruellement éprouvés?

Te souviens-tu des projets charmants que nous avions ébauchés pour cet

hiver? Nous devions enfin profiter un peu de notre liberté, aller vers

cette époque, comme deux jeunes amoureux, nous promener au pays du

soleil?... Ah! tout cela n’est pas possible, tout ce qui se passe est

inhumain. S’il y a un Dieu, s’il y a une justice en ce monde, il faut

espérer que la vérité éclatera bientôt et nous dédommagera de tout ce

que nous avons souffert.

J’ai mis les photographies des enfants devant moi, sur la tablette de ma

cellule. Quand je les regarde, les larmes mouillent mes paupières, mon

cœur se fend... mais cela me fait en même temps du bien, raffermit mon

courage. Apporte-moi aussi ta photographie. Vos trois figures devant les

yeux seront les compagnons de ma triste solitude.

Ah! ma chère femme, tu as une noble mission à remplir, pour laquelle il

te faut toute ton énergie. C’est pourquoi je te recommande instamment de

soigner ta santé. Tes forces physiques te sont plus nécessaires que

jamais. Tu te dois à tes enfants d’abord, au nom qu’ils portent ensuite.

Il faut prouver au monde entier que ce nom est pur et sans tache.

Ah! cette lumière sur ma tragique affaire, comme je la souhaite, comme

je l’attends, comme je voudrais l’acheter, non seulement au prix de

toute ma fortune, cela est tout naturel, mais encore au prix de mon

sang!

Si seulement je pouvais endormir mon cerveau, l’empêcher de penser

toujours à cette énigme indéchiffrable pour lui! Je voudrais pouvoir

percer les ténèbres qui enveloppent mon affaire; je voudrais gratter la

terre pour en faire jaillir la lumière.

Tu me répondras avec juste raison qu’il faut prendre patience, qu’il

faut du temps pour arriver à la découverte de la vérité... Je sais tout

cela, hélas! Mais que veux-tu, les minutes sont pour moi des heures...

Il me semble toujours qu’on va venir me dire: «Pardon, on s’est trompé,

l’erreur est découverte.»

Maintenant, j’attends lundi. Dorénavant, les semaines ne se composeront

plus que des deux jours où tu dois venir me rendre visite. Tu ne peux te

figurer combien j’admire ton abnégation, ton héroïsme, combien je puise

de courage dans ton amour si profond et si dévoué.

Remercie ta sœur Alice de son excellente lettre, qui m’a fait bien

plaisir. Donne aussi de mes nouvelles à tous les membres de la famille,

auxquels je ne puis écrire. Dis-leur que leurs lettres sont toujours les

bienvenues.

Je t’embrasse bien, bien fort,

Lettres d'un innocent · 第 63 / 205 题