Je n’ai reçu aujourd’hui ni lettre de toi, ni lettre de personne.
Ont-elles été arrêtées en route? Quoi qu’il en soit, je n’ai pas eu
aujourd’hui le seul rayon de soleil qui vienne égayer ma prison.
_P.-S._--Au moment de me coucher, on me remet un paquet de lettres que
je vais savourer avec délices.
* * * * *
Le 11 janvier 1895.
(Jeudi 5 heures, soir)
Ma chérie,
Merci de tes deux dernières lettres (l’une de mardi soir, l’autre, je
pense, de mercredi matin), que l’on vient de me remettre.
Écris-moi matin et soir; quoique je reçoive tes deux lettres en même
temps, je te suis ainsi par la pensée, je te vois agir, il me semble que
je vis auprès de toi.
Je m’occupe un peu à lire et à écrire, j’essaie ainsi d’éteindre les
bouillonnements de mon cerveau et de ne plus penser à ma situation si
triste et si imméritée.
Pardonne-moi, ma chère, si parfois je gémis... mais que veux-tu, il
m’arrive, sous l’amertume des souvenirs, d’avoir besoin d’épancher dans
ton cœur le trop plein du mien. Nous nous sommes toujours si bien
compris, mon adorée, que je suis sûr que ton âme forte et généreuse
palpite d’indignation avec la mienne.
Nous étions si heureux! Tout nous souriait dans la vie. Te souviens-tu
quand je te disais que nous n’avions rien à envier à personne?
Situation, fortune, amour réciproque de l’un pour l’autre, des enfants
adorables... nous avions tout enfin.
Pas un nuage à l’horizon... puis un coup de foudre épouvantable,
inattendu, si incroyable même, qu’aujourd’hui encore il me semble
parfois que je suis le jouet d’un horrible cauchemar.
Je ne me plains pas de mes souffrances physiques, tu sais que celles là
je les méprise; mais sentir planer sur son nom une accusation
épouvantable, infâme, quand on est innocent... Ah! cela non! Et c’est
pourquoi j’ai supporté toutes les tortures, tous les affronts, car je
suis convaincu que tôt ou tard la vérité se découvrira et qu’on me
rendra justice.
J’excuse très bien cette colère, cette rage de tout un noble peuple
auquel on apprend qu’il y a un traître... mais je veux vivre, pour
qu’il sache que ce traître ce n’est pas moi.
Soutenu par ton amour, par l’affection sans bornes de tous les nôtres,
je vaincrai la fatalité. Je ne prétends pas que je n’aurai pas encore
parfois des moments d’abattement, de désespoir même. Vraiment, pour ne
pas se plaindre d’une erreur aussi monstrueuse, il faudrait une grandeur
d’âme à laquelle je ne prétends pas. Mais mon cœur restera fort et
vaillant.
Donc, du courage et de l’énergie, ma chérie. Il nous en faut à tous.
Levez tous la tête, portez-la fière et haute, nous sommes des martyrs.
Je vivrai, mon adorée, parce que je veux que tu puisses continuer à
porter mon nom comme tu l’as fait jusqu’à présent, avec honneur, avec
joie et avec amour, parce qu’enfin je veux le transmettre intact à nos
enfants.
Ne vous laissez donc pas abattre par l’adversité ni les uns ni les
autres; cherchez la vérité sans trêve ni repos.
Quant à moi, j’attendrai avec la force que donne une conscience pure et
tranquille que l’on tire au clair cette mystérieuse et tragique affaire.
Tu sais d’ailleurs, ma chérie, que la seule grâce que j’aie jamais
sollicitée, c’est la vérité. J’espère qu’on ne faillira pas à ce devoir
qu’on doit à un être humain qui ne demande qu’une chose: c’est qu’on
poursuive les recherches.
Et quand luira le jour de la réhabilitation, quand on me rendra mes
galons que je suis aussi digne de porter aujourd’hui qu’hier, quand
enfin je me verrai de nouveau à la tête de nos braves troupiers, oh!
alors, ma chérie, j’oublierai tout, souffrances, tortures et affronts
sanglants.
Que Dieu et la justice humaine fassent que ce jour luise bientôt!
A demain, mon adorée, le plaisir de t’embrasser. Je compte dès
maintenant les heures, demain je compterai les minutes. Je t’embrasse
bien fort.