ALFRED.

* * * * *

Mercredi, dix heures du soir.

Je ne dors pas et c’est vers toi que je reviens encore. Suis-je donc

marqué d’un sceau fatal, pour être abreuvé de tant d’amertume? Je suis

calme en ce moment; mon âme est forte et s’élève dans le silence de la

nuit. Comme nous étions heureux, ma chérie! Tout nous souriait dans la

vie: fortune, amour, enfants adorables, famille unie, tout enfin; puis

ce coup de foudre épouvantable, effroyable. Achète, je te prie, des

jouets aux enfants pour leur jour de l’an; dis-leur qu’ils viennent de

leur père; il ne faut pas que ces pauvres âmes qui entrent dans la vie

souffrent déjà de nos peines.

Ah! ma chérie, si je ne t’avais, comme je quitterais la vie avec

délices! Ton amour me retient, lui seul me permet de supporter la haine

de tout un peuple.

Et ce peuple a raison: on lui a dit que j’étais un traître. Ah! ce mot

horrible de traître, comme il m’arrache le cœur!

Moi... traître! Est-il possible qu’on ait pu m’accuser et me condamner

pour un crime aussi monstrueux!

Criez bien haut mon innocence; criez de toutes les forces de vos

poumons; criez-le sur tous les toits, afin que les murs s’ébranlent.

Et cherchez le coupable, c’est celui-là qu’il nous faudrait.

Je t’embrasse comme je t’aime,

Lettres d'un innocent · 第 33 / 205 题