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Décembre 1894.
Ma bonne chérie,
Ta lettre que j’attendais impatiemment m’a fait éprouver un grand
soulagement et en même temps m’a fait monter les larmes aux yeux en
songeant à toi, ma bonne chérie.
Je ne suis pas parfait. Quel homme peut se vanter de l’être? Mais, ce
que je puis assurer, c’est que j’ai toujours marché dans la voie du
devoir et de l’honneur; jamais je n’ai eu de compromis avec ma
conscience sur ce sujet. Aussi, si j’ai beaucoup souffert, si j’ai
éprouvé le martyre le plus épouvantable qu’il soit possible d’imaginer,
ai-je toujours été soutenu dans cette lutte terrible par ma conscience
qui veillait droite et inflexible.
Ma réserve un peu hautaine, la liberté de ma parole et de mon jugement,
mon peu d’indulgence, me font aujourd’hui le plus grand tort. Je ne suis
ni un souple, ni un habile, ni un flatteur.
Jamais nous ne voulions faire de visites; nous restions cantonnés chez
nous, nous contentant d’être heureux.
Et aujourd’hui on m’accuse du crime le plus monstrueux qu’un soldat
puisse commettre!
Ah! si je tenais le misérable qui non seulement a trahi son pays, mais
encore a essayé de faire retomber son infamie sur moi, je ne sais quel
supplice j’inventerais pour lui faire expier les moments qu’il m’a fait
passer.
Il faut cependant espérer qu’on finira par trouver le coupable. Ce
serait, sans cela, à désespérer de la justice en ce monde.
Appliquez à cette recherche tous vos efforts, toute votre intelligence,
toute ma fortune, s’il le faut.
L’argent n’est rien, l’honneur est tout.
Dis à M.[1] que je compte sur lui pour cette œuvre. Elle n’est pas
au-dessus de ses forces. Dût-il remuer ciel et terre, il faut trouver ce
misérable.
[1] Mathieu Dreyfus.
Je t’embrasse mille fois comme je t’aime.
Ton dévoué,
ALFRED.
Mille baisers aux enfants.
Toutes mes affections à toutes nos familles et merci de leur dévouement
à la cause d’un innocent.
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Lundi, 11 décembre.
Ma bonne chérie,
J’ai reçu ta lettre d’hier, ainsi que celles de ta sœur et d’Henri.
Espérons que bientôt justice me sera rendue et que je me retrouverai
parmi vous.
Entre toi et nos chers enfants, entre vous tous, je retrouverai le calme
dont j’ai grand besoin.
Mon cœur est profondément ulcéré et tu peux facilement le comprendre.
Avoir consacré toute sa vie, toutes ses forces, toute son intelligence
au service de son pays, et se voir accusé du crime le plus monstrueux
qu’un soldat puisse commettre, c’est épouvantable.
Rien qu’en y pensant, tout mon être se révolte et tressaille
d’indignation. Je me demande encore par quel miracle je ne suis pas
devenu fou, comment mon cerveau a pu résister à un choc aussi
épouvantable.
Je t’en supplie, ma chérie, n’assiste pas aux débats. Il est inutile de
t’imposer encore de nouvelles souffrances, celles que tu as déjà
supportées, avec une grandeur d’âme et un héroïsme dont je suis fier,
sont plus que suffisantes. Réserve ta santé pour nos enfants; nous
aurons aussi besoin tous deux de nous soigner réciproquement pour
oublier cette terrible épreuve, la plus terrible que les forces humaines
puissent supporter.
Embrasse bien nos bons chéris pour moi, en attendant que je puisse le
faire moi-même.
Affectueux souvenirs à tous.
Je t’embrasse comme je t’aime.
Ton dévoué,
ALFRED.
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Mardi, 12 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
Veux-tu être mon interprète auprès de tous les membres de nos deux
familles, auprès de tous ceux qui s’intéressent à moi, pour leur dire
combien j’ai été touché de leurs bonnes lettres et de leurs témoignages
de sympathie.
Je ne puis leur répondre, car que leur dirai-je? Mes souffrances? ils
peuvent les comprendre, et je n’aime pas à me plaindre. D’ailleurs mon
cerveau est brisé et les idées y sont parfois confuses. Mon âme seule
reste vaillante comme au premier jour, devant l’accusation épouvantable
et monstrueuse qu’on m’a jetée à la face. Tout mon être se révolte
encore à cette pensée.
Mais la vérité finit toujours par se faire jour, envers et malgré tous.
Nous ne sommes plus dans un siècle où la lumière pouvait être étouffée.
Il faudra qu’elle se fasse entière et absolue, il faudra que ma voix
soit entendue par toute notre chère France, comme l’a été mon
accusation. Ce n’est pas seulement mon honneur que j’ai à défendre, mais
encore l’honneur de tout le corps d’officiers dont je fais partie et
dont je suis digne.
J’ai reçu les vêtements que tu m’as envoyés. Si tu en as l’occasion, tu
pourras m’envoyer ma pèlerine, la pelisse est inutile. Ma pèlerine est
dans l’armoire de l’antichambre.
Embrasse bien nos chéris pour moi. J’ai pleuré sur cette bonne lettre de
notre cher Pierrot; il me tarde bien de pouvoir l’embrasser, ainsi que
vous tous.
Mille baisers pour toi.
Ton dévoué,
ALFRED.
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Jeudi, 14 décembre 1894.
Ma chère Lucie,
J’ai reçu ta bonne lettre ainsi que de nouvelles lettres de la famille.
Remercie-les bien tous de ma part; tous ces témoignages d’affection et
d’estime me touchent plus que je ne saurais dire.
Quant à moi, je suis toujours le même. Quand on a la conscience
tranquille et pure, on peut tout supporter. Je suis convaincu que la
lumière finira par se faire, que la certitude de mon innocence finira
par entrer dans tous les cœurs.
J’ai affaire à des soldats loyaux et honnêtes comme moi-même. Ils
reconnaîtront, j’en suis sûr, l’erreur qui a été commise.
L’erreur, malheureusement, est de ce monde. Qui peut dire ne s’être
jamais trompé?
Je suis heureux des bonnes nouvelles que tu me donnes des enfants. Tu as
raison de mettre P... à l’huile de foie de morue, l’époque est propice.
Embrasse bien ce gamin de ma part. Comme il me tarde de tenir ces chers
enfants dans mes bras!
J’espère, comme toi, qu’on finira par m’accorder l’autorisation de
t’embrasser. Ce sera pour moi un des jours les plus heureux de ma vie,
ce sera une consolation à toutes les douleurs que j’ai endurées.