ALFRED.

Toutes mes affections à toute la famille. Dis leur bien que je suis

aujourd’hui ce que j’étais hier, n’ayant qu’un souci, c’est de faire mon

devoir.

M. le Commissaire du gouvernement m’a prévenu que ce serait Mᵉ Démange

qui se chargerait de ma défense. Je pense donc le voir demain. Écris-moi

à la prison; tes lettres passeront, comme les miennes, par M. le

Commissaire du Gouvernement.

* * * * *

Jeudi matin, 7 décembre 1894.

J’attends avec impatience une lettre de toi. Tu es mon espoir, tu es ma

consolation; autrement la vie me serait à charge. Rien que de penser

qu’on a pu m’accuser d’un crime aussi épouvantable, d’un crime aussi

monstrueux, tout mon être tressaille, tout mon corps se révolte. Avoir

travaillé toute sa vie dans un but unique, dans le but de revanche

contre cet infâme ravisseur qui nous a enlevé notre chère Alsace et se

voir accusé de trahison envers ce pays--non, ma chère adorée, mon esprit

se refuse à comprendre! Te souviens-tu que je te racontais que me

trouvant il y a une dizaine d’années à Mulhouse, au mois de septembre,

j’entendis un jour passer sous nos fenêtres une musique allemande

célébrant l’anniversaire de Sedan? Ma douleur fut telle que je pleurai

de rage, que je mordis mes draps de colère et que je me jurai de

consacrer toutes mes forces, toute mon intelligence à servir mon pays

contre celui qui insultait ainsi à la douleur des Alsaciens.

Non, non, je ne veux pas insister, car je deviendrais fou et il faut que

je conserve toute ma raison. D’ailleurs ma vie n’a plus qu’un but

unique: c’est de trouver le misérable qui a trahi son pays, c’est de

trouver le traître pour lequel aucun châtiment ne sera trop grand. Oh!

chère France, toi que j’aime de toute mon âme, de tout mon cœur, toi à

qui j’ai consacré toutes mes forces, toute mon intelligence, comment

a-t-on pu m’accuser d’un crime aussi épouvantable? Je m’arrête, ma

chérie, sur ce sujet, car les spasmes me prennent à la gorge; jamais,

vois-tu, homme n’a supporté le martyre que j’endure. Aucune souffrance

physique n’est comparable à la douleur morale que j’éprouve lorsque ma

pensée se reporte à cette accusation. Si je n’avais mon honneur à

défendre, je t’assure que j’aimerais mieux la mort; au moins ce serait

l’oubli.

Écris-moi bien vite. Toutes mes affections à tous.

* * * * *

Décembre 1894.

Ma bonne chérie,

Merci de ta longue lettre d’hier; je n’ai jamais douté de ton adorable

dévouement, de ton grand cœur. C’est surtout à toi que je pensais dans

les jours sombres, à la tristesse et au chagrin que tu devais éprouver;

ce fut là ma seule faiblesse.

Quant à moi, ne crains rien; si j’ai beaucoup souffert, je n’ai jamais

ni courbé, ni fléchi la tête. Mes plus grands moments de tristesse

étaient quand je pensais à toi, ma bonne chérie, à toute notre famille.

Je pressentais la douleur que vous deviez éprouver d’être ainsi sans

nouvelles de moi.

J’avais le temps de penser à vous tous, dans ces longues journées et ces

nuits sans sommeil, en tête à tête avec mon cerveau. Rien pour lire,

rien pour écrire. Je tournais comme un lion en cage, essayant de

déchiffrer une énigme que je ne pouvais pas saisir.

Mais tout en ce monde finit par se découvrir à force de persévérance et

d’énergie; je te jure que je découvrirai le misérable qui a commis cet

acte infâme.

Conserve donc tout ton courage, ma bonne chérie, et regarde le monde en

face, tu en as le droit.

Remercie tout le monde de leur admirable dévouement à ma cause, embrasse

pour moi nos chers enfants et toute la famille.

Mille baisers pour toi de ton dévoué,

Lettres d'un innocent · 第 19 / 205 题