PRISON DU CHERCHE-MIDI

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Mardi, 5 décembre 1894.

Ma chère Lucie,

Enfin je puis t’écrire un mot, on vient de me signifier ma mise en

jugement pour le 19 de ce mois. On me refuse le droit de te voir.

Je ne veux pas te décrire tout ce que j’ai souffert, il n’y a pas au

monde de termes assez saisissants pour cela.

Te rappelles-tu quand je te disais combien nous étions heureux? Tout

nous souriait dans la vie. Puis tout à coup un coup de foudre

épouvantable, dont mon cerveau est encore ébranlé. Moi, accusé du crime

le plus monstrueux qu’un soldat puisse commettre! Encore aujourd’hui je

me crois le jouet d’un cauchemar épouvantable.

Mais j’espère en Dieu et en la justice, la vérité finira bien par se

faire jour. Ma conscience est calme et tranquille, elle ne me reproche

rien. J’ai toujours fait mon devoir, jamais je n’ai fléchi la tête. J’ai

été accablé, atterré dans ma prison sombre, en tête à tête avec mon

cerveau; j’ai eu des moments de folie farouche, j’ai même divagué, mais

ma conscience veillait. Elle me disait: «Haut la tête et regarde le

monde en face! Fort de ta conscience, marche droit et relève-toi! C’est

une épreuve épouvantable, mais il faut la subir.»

Je ne t’écris pas plus longuement, car je veux que cette lettre parte ce

soir.

Écris-moi longuement, écris-moi tout ce que font les nôtres.

Je t’embrasse mille fois comme je t’aime, comme je t’adore, ma Lucie

chérie.

Mille baisers aux enfants. Je n’ose pas t’en parler plus longuement, les

pleurs me viennent aux yeux en pensant à eux.

Écris-moi vite,

Lettres d'un innocent · 第 18 / 205 题