IV

LA REVISION DU PROCÈS DREYFUS S’IMPOSE, ET ON AURAIT TOUS LES MOYENS DE

SAVOIR QUEL EST LE TRAITRE.

La double découverte que Dreyfus a été condamné sur la production

irrégulière de pièces secrètes et comme auteur d’un bordereau qui lui a

été à tort attribué, doit forcément entraîner la revision de son procès.

Que se passera-t-il quand il devra recomparaître devant ses pairs pour

être jugé à nouveau? Là, l’instruction de son affaire devra s’élargir,

pour éviter toute cause nouvelle d’erreur, et il sera indispensable

qu’on tire au clair, en même temps que les accusations portées contre

lui, celles qui pèsent sur le commandant Esterhazy.

Une similitude frappante d’écriture porte à penser que c’est à ce

dernier que doit être attribué le bordereau, point de départ des

poursuites. Il ne reste qu’un témoignage à consulter pour le disculper

ou le confondre: c’est celui de l’officier aux mains duquel les pièces

énumérées dans le bordereau ont été remises.

Si rien n’avait transpiré de ce que peut dire cet officier, peut-être

serait-il délicat de lui demander son secret, qu’il pourrait vouloir

taire; mais, au contraire, on sait ce qu’il dira avant qu’il ait

publiquement parlé, car la vérité s’est déjà fait jour par des voies

détournées.

On sait, par les déclarations formelles de M. le Ministre d’État de

Bulow au Parlement allemand, et de M. Bonnin, sous-secrétaire d’État au

Parlement italien, que jamais les attachés militaires d’Allemagne et

d’Italie n’ont eu aucun rapport avec le capitaine Dreyfus. On sait, par

ce qui se dit couramment dans les ambassades et ce qu’a raconté dans sa

lettre au _Siècle_ M. Casella, que le commandant Esterhazy a livré des

quantités de documents militaires au colonel de Schwartzkoppen, et que

ce dernier l’a déclaré «capable de tout».

On sait, enfin, que ces assertions, produites au grand jour, n’ont

provoqué aucun des démentis qu’elles eussent nécessités si elles étaient

fausses; et ceux-là mêmes qui voudraient empêcher la vérité de se faire

jour en sont réduits, pour les combattre, à inventer des histoires qui

apparaissent comme des demi-aveux, à savoir que, si le commandant

Esterhazy a jamais communiqué des pièces au colonel de Schwartzkoppen,

il n’a agi qu’avec l’assentiment de ses chefs, se bornant à faire ce qui

s’appelle, dans la langue du métier, du contre-espionnage.

Comment, quand les choses en sont arrivées à ce degré de clarté, se

refuserait-on à faire le dernier pas pour arriver à la pleine et

irrécusable lumière?

Dirait-on qu’il ne faut pas appeler des étrangers dans une affaire où la

défense nationale peut se trouver intéressée?--Mais la défense du pays

est-elle donc en jeu dans une question de pure bonne foi, quand il ne

s’agit que de guider la justice et de faire appel à des témoins

nécessaires?

Quel serait notre état d’esprit si nous mettions en doute la sincérité

de témoignages qui n’ont aucun intérêt à nous tromper, par ce motif seul

qu’ils nous viennent du dehors? Assurément, s’il ne s’agissait que d’une

question ordinaire de trahison, nous n’aurions rien à demander à des

officiers de nationalité étrangère, et sans doute aussi ces derniers se

refuseraient-ils à nous instruire de ce qu’ils pourraient savoir; mais

oublie-t-on que le but à poursuivre n’est pas la répression d’un crime

touchant à la sûreté extérieure de l’État? C’est la revision d’une

erreur judiciaire qui soulève une question d’humanité.

Pour faire cesser cette intolérable iniquité, la torture morale d’un

innocent, rien ne peut coûter à des hommes qui doivent avoir, comme

premier principe gravé dans leur conscience, le respect de la justice et

du droit.

Ils y doivent sacrifier, s’il est nécessaire, tout esprit d’amour-propre

et d’orgueil. Le sacrifice accompli est, en un tel cas, plus noble et

plus glorieux que les sentiments au-dessus desquels il a fallu s’élever

pour y atteindre.

V

Lettres d'un innocent · 第 14 / 205 题