Quelqu’un croyant à l’innocence de Dreyfus pourrait-il songer à
étouffer, de gaieté de cœur, la vérité en marche?
S’il en est qui s’inquiètent de leurs responsabilités éventuelles et qui
croient voir partout des raisons d’État, ils en sont là peut-être; mais
nous ne pouvons croire à une pareille indifférence de la part de ceux
qui ne se sentent troublés par aucune préoccupation personnelle et qui
ont conservé leur sang-froid.
Nous pouvons nous laisser abuser, nous abandonner aveuglément à
l’intolérance d’un faux patriotisme; mais nous ne sommes pas un peuple
d’égoïstes, et notre générosité native se réveille quand nous croyons
voir la vérité opprimée et l’injustice triomphante.
Que faut-il pour que nous nous rencontrions tous dans un même sentiment
de pitié à l’égard du capitaine Dreyfus et que nous invoquions tous, en
sa faveur, le secours de la loi?
Il suffit que nous approfondissions, sans parti pris et d’un esprit
loyal, les détails de son affaire; que nous nous fassions un devoir de
n’en rien ignorer et que, surtout, nous sachions rester sourds aux
excitations révoltantes qui tendent à la transformer en levier
politique.
Le jour où cette idée grandissante: que le condamné de l’île du Diable
est un martyr, aura pénétré plus profondément dans le cœur de la nation,
rien ne pourra plus la déraciner, et, ce jour-là, l’heure de la
réparation aura sonné.
En attendant ce jour de soulagement, veuillez, vous qui venez de
parcourir ces lignes, lire encore avec attention les lettres de celui
dont la cause ne peut vous laisser insensibles, et que nous
reproduisons ci-après comme un complément éloquent de notre appel.
Vous n’y trouverez ni explications, ni discussions, ni plaintes; mais
vous y entendrez le cri de la conscience, et vous serez émus jusqu’au
profond de votre être par l’accent confiant et sincère d’une
protestation à laquelle trois années de souffrance indicible n’ont pas
encore fait perdre tout espoir.