Le bordereau échappant à l’accusation, on a cru devoir se rattraper sur
les pièces secrètes et on a répandu le bruit dans certains journaux, à
grand renfort d’insinuations mensongères, qu’il existait des preuves de
la culpabilité de Dreyfus qu’on ne pouvait faire passer sous les yeux du
public.
Il est bien entendu, tout d’abord, que les prétendues preuves sont sans
valeur contre lui, tant qu’elles ne lui ont pas été communiquées pour
lui permettre de les discuter; mais examinons-les à sa place, puisque
nous avons, nous, l’avantage d’en connaître la teneur. Elles n’ont
aucune portée.
Parmi les documents qu’on a secrètement communiqués au Conseil de
guerre, aucun, en fait, ne visait personnellement le capitaine Dreyfus.
Ils ne lui étaient donc pas plus applicables qu’au premier venu de ses
camarades. Un seul pouvait prêter à l’équivoque: c’est le fameux passage
d’une lettre où un attaché d’ambassade écrivait à un autre attaché de
ses amis: «Ce canaille de D..., etc.»
C’est sur la coïncidence de cette lettre D avec l’initiale de Dreyfus
qu’on a bâti toute la légende des rapports qu’aurait entretenus
l’infortuné capitaine avec les attachés militaires d’Allemagne et
d’Italie. On a apporté dans la machination de ce roman tant de légèreté
et de mauvaise foi, qu’on a été jusqu’à commettre un faux pour le mieux
faire accepter par la crédulité publique.
Le 15 septembre 1896, le journal _l’Éclair_, parlant de l’impression
décisive qu’avait produite sur le Conseil de guerre le passage
sus-relaté, remplaçait l’initiale D par le nom même de Dreyfus et
altérait ainsi le texte: «Cet animal de Dreyfus devient bien exigeant.»
A partir de ce moment, trompé par cette audacieuse falsification,
beaucoup n’ont plus douté qu’il s’agissait de Dreyfus; mais leur erreur
peut-elle persister quand la supercherie qui en a été la cause a été
démasquée?
Affirmer que l’initiale D désigne un nom quand elle en peut aussi bien
désigner cent autres, c’est pure folie, et il est effroyable de penser
que c’est peut-être cependant cette affirmation qui a suffi pour
entraîner la condamnation de Dreyfus!
Aussi bien, l’État-Major n’a point été le dernier à sentir l’inanité
d’une pareille preuve, et le général de Pellieux, dans le procès Zola, a
cru devoir nous rassurer.
Il a admis que l’on pouvait bien n’avoir encore aucune preuve certaine
de la culpabilité au moment du verdict de 1894; mais il a ajouté que
cette preuve était arrivée deux ans plus tard, au Ministère, en novembre
1896.
Quelle est donc cette révélation confidentielle qui serait venue, après
coup, montrer qu’on n’avait à redouter aucune erreur?
Il s’agirait, d’après l’honorable général, d’un bout de lettre non
signée, mais accompagnée d’une carte de visite, dans laquelle un des
deux attachés militaires des ambassades d’Allemagne et d’Italie aurait,
à la veille de l’interpellation Castelin, conseillé à son camarade de ne
pas dire un mot de «cette juiverie.»
«Cette juiverie» aurait indiqué Dreyfus, sur lequel il fallait faire le
silence.
Que l’État-Major ait pris au sérieux cette note informe, quand elle lui
est arrivée par le service de l’espionnage, il faut bien l’admettre,
puisqu’il l’invoque comme son plus précieux argument; mais, en vérité,
il faut qu’il y ait bien peu réfléchi et son esprit critique s’est
singulièrement trouvé en défaut.
Les faux papiers Norton, les faux documents Lemercier-Picard auraient
semblé authentiques auprès de ce Memorandum inouï, ridicule,
invraisemblable, attribué à un officier d’ambassade: «Nous ne dirons pas
un mot de cette juiverie!»
Comment n’a-t-on pas vu qu’il y avait là manifestement une de ces
inventions nombreuses à l’aide desquelles un habile faussaire a cherché
à dérouter la justice depuis que le commandant Esterhazy s’est vu
sérieusement soupçonné? Tout n’en montre-t-il pas le caractère
apocryphe?
Quel besoin, d’abord, MM. de Schwartzkoppen et Panizzardi auraient-ils
eu de s’exhorter au silence en 1896, quand, depuis 1894, ils se
taisaient d’un commun accord?
Quelle idée les aurait pris de s’écrire pour se donner un mot d’ordre
qu’il était au moins imprudent de mettre à la portée d’une main
indiscrète? Ils se voyaient tous les jours, et souvent plusieurs fois
par jour.
De quelles expressions, enfin, se seraient-ils servis pour donner leur
avertissement?
Est-ce que le terme «cette juiverie» ne sort pas de la vraisemblance, et
répond-il à l’esprit de réserve auquel deux officiers diplomates doivent
être accoutumés?
«Cela flaire le faux,» avait dit immédiatement le lieutenant-colonel
Picquart, qui avait compris que, en cherchant à compromettre un peu plus
Dreyfus, quelqu’un, facile à reconnaître, cherchait à entraver l’enquête
ouverte sur le compte d’Esterhazy. Et, après le colonel Picquart, tous
ceux qui savent peser d’une main exercée la valeur probante d’un acte
dont l’origine est incertaine, répètent sans hésiter: «C’est un faux!»
Voilà donc à quoi se réduisent les preuves mystérieuses sur lesquelles
on voulait étayer l’œuvre du Conseil de guerre: quelques fragments, sans
authenticité, de correspondance, remis on ne sait par qui au bureau des
renseignements de l’État-Major, d’origine louche pour les uns et sans
applicabilité pour les autres. Tous ignorés d’ailleurs de Dreyfus et
lui étant légalement inopposables.