Le rival du Havre, quant aux bains, est Dieppe: l'établissement des
bains de mer est un des plus beaux en ce genre qu'il y ait en France; il
sc compose d'une grande galerie de 100 mètres de longueur. Au milieu est
un arc ouvert; à chaque extrémité sont des pavillons élégants,
renfermant des salons décemment meublés, à proximité desquels sont
disposés des pontons ou escaliers en bois, qui offrent un accès facile
sur le sable où sont disposées de nombreuses tentes: c'est là que l'on
revêt le costume sacramentel. Ce costume est peu pittoresque par
lui-même, et s'il est loin d'embellir les femmes qui n'ont pas à se
plaindre d'avoir été disgraciées par la nature, en revanche il fait
ressortir la laideur de certaines moins bien partagées, si toutefois il
y a des femmes laides aux bains.
[Illustration: Départ de la petite propriété pour la campagne.]
[Illustration; Départ de la haute et moyenne classe.]
Ce costume se compose, pour la plus belle moitié du genre humain, d'un
pantalon flottant de drap grossier et d'une blouse de même étoffe qui
serre la taille et moule pudiquement jusque par-dessus les épaules: les
pieds délicats sont préservés des galets de la mer au moyen de sandales
attachées sur le cou-de-pied. Maintenant, voyez une pauvre femme
habituée au satin et à la gaze, emprisonnée dans cet affreux costume:
elle s'abandonne en tremblant dans les bras de l'autre moitié du genre
humain. La victime retient son souffle, elle a mis sa blanche main
devant ses lèvres et devant son nez, tant elle craint de laisser
pénétrer une goutte de cette eau nauséabonde, visqueuse et amère,
d'avaler quelque crabe aux pinces menaçantes, quelque coquillage
fantastique. Enfin elle jette un cri, elle a subi l'immersion, puis,
quand elle est enhardie, le baigneur l'abandonne en la surveillant.
[Illustration: Les bains du Havre.]
Alors vous voyez ces femmes si craintives s'avancer dans la mer, se
jouer avec la lame, lutter de vitesse avec elle ou la recevoir avec
résignation. Puis, quand ses forces s'épuisent, le baigneur la reprend,
la porte au rivage; son visage écarlate ou violet, suivant les
tempéraments; ses pauvres membres frissonnent; sa main délicate et
blanche grelotte de froid et ses dents claquent. Elle retourne à sa
tente; elle s'est suffisamment amusée. Oh! ne me montrez jamais de
femmes à la sortie du bain. Qu'avez-vous fait, madame, de votre
fraîcheur, de la blancheur de votre peau, des boucles ondoyantes de vos
cheveux? Eh quoi! la mer a tout pris, grâce, beauté, chevelure, jusqu'à
votre esprit. Vous lui avez tout laissé? et qu'allons-nous devenir ce
soir au salon de conversation? Vous pouvez à peine marcher! La valse ne
vous verra pas vous élancer légère au milieu des groupes! Votre voix, on
ne l'entend plus: et les partitions de Rossini, madame, qui les
chantera? Vos doigts sont engourdis, et les brûlantes inspirations de
Litz, de Prudent, de Thalberg, qui nous les fera entendre? Oh maudit
soit le bain, le baigneur et la mer! mode funeste qui dépouille la femme
de tout ce qui nous charme et nous enivre, des séductions du dehors!
Mais le soir est arrivé; le salon se remplit. Le piano est ouvert, les
quadrilles se forment, et, ô prodige! Celles que nous avons crues
déchues de leur splendeur, que nous avons vues lasses, fatiguées, nous
les retrouvons là, fidèles au plaisir, aussi fraîches, aussi gracieuses,
aussi légères que la veille; bénies soient-elles! Baignez-vous,
mesdames; soyez le matin tout ce que vous voudrez,; faites suivant votre
caprice, puisque le soir vous nous apparaissez gaies et splendides. Vous
avez un sixième sens dont les hommes sont généralement dépourvus; c'est
le sens du plaisir: avec les cinq sens communs à tous, vous êtes ce que
la nature vous a faites belles ou laides, jeunes ou moins jeunes,
chrysalides ou vers à soie: mais que l'heure sonne, le sixième sens
s'éveille, les salons s'illuminent, et vous arrivez belles et parées,
avec vos vingt à vingt-cinq ans, papillons aux milles couleurs, essaim
diapré, artillerie à mettre en déroute une légion de saints!
[Illustration: Les Bains de Boulogne-sur-Mer]