Vous rappelez-vous qu'il y a peu de temps nous vous avons fait inaugurer
le chemin de fer de Rouen, et que nous avons parcouru avec vous ces prés
fleuris qu'arrose la Seine? Une fois à Rouen, quand vous aurez visite
ses monuments et ses grands hommes, son port et ses vieux quartiers que
vous restera-t-il à faire? rien. Revenir à Paris! la mode s'y oppose.
Allez donc au Havre. Voulez-vous prendre le bateau à vapeur? soit. Le
panorama toujours changeant des bords de la Seine, l'aspect des coteaux
qui deviennent de plus en plus sévères, celui même des habitations, dont
la physionomie se modifie à mesure que vous avancez, tout vous
prédispose à l'imposant spectacle qui vous attend à l'embouchure de la
Seine, c'est déjà la mer à partir de Quilleboeuf; c'est même plus que la
mer, car il y a du danger à côtoyer ces bancs de sable mobiles, ces îles
qu'un caprice de l'océan, une marée trop forte, peut faire disparaître
pendant des siècles. L'embouchure de la Seine a toujours été redoutée à
bon droit par les plus exercés marins; aussi une protection tutélaire a
peuplé Quilleboeuf de pilotes _lamaneurs_ qui veillent jour et nuit sur
ses rivages, et dont l'expérience, achetée souvent au péril de la vie,
guide à travers les courants les navires confiés à leurs soins.
Autrefois il fallait être né, avoir été baptisé dans la ville, pour
avoir le droit d'exposer ses jours dans la navigation hasardeuse de la
Seine; aujourd'hui ce droit féodal, peu enviable, a disparu, et
Quilleboeuf renferme cent dix pilotes lamaneurs nés où il a plu à Dieu
de les faire naître, mais qui mourront là, et dont les ossements auront
acquis ainsi droit de cité.
Il faut, pour entrer en mer, profiter du moment où la marée se retire.
Vous voilà enfin sur l'Océan; l'immensité est devant vous. Vous qui
n'aviez pas encore vu la mer, dites-nous les sensations infinies que sa
vue a fait naître dans vos coeurs. Ne concevez-vous pas l'amour du marin
pour son élément? il l'aime quand elle mugit autour de la coque de son
navire; quand ses vagues se dressent à la hauteur des mâts, couronnés
d'une aigrette d'écume; quand elle est calme la nuit, et qu'on n'entend
au loin que ce murmure plaintif et incessant, le bruit des éternelles
tristesses qui ont un écho dans le coeur de chacun. La mer, c'est
l'infini et le fini, c'est l'immensité des désirs, c'est le vide de la
réalité, c'est une aspiration de l'âme qui retombe sans cesse sur
elle-même fatiguée et inassouvie. Heureux ceux qui peuvent tous les
jours aller s'asseoir sur le bord de la mer, lui raconter l'histoire de
leur coeur, et mêler leurs tristesses intimes à toutes celles que les
flots viennent murmurer à leurs pieds!
Mais voilà que le Havre se montre à vos yeux avec ses remparts et les
forêts de mâts de ses bassins. C'est une ville née d'hier, et qui, pour
s'établir, a dû lutter contre la mer, son esclave aujourd'hui. A la fin
du seizième siècle ce n'était encore qu'un groupe de cabanes de
pêcheurs, défendu par deux tours. Louis XII y jeta, en 1539, les
fondements d'une ville, qui ne s'agrandit, cependant, qu'aux dépens de
Honfleur, dont les sables mouvant obstruèrent le port. François 1er
l'entoura de fortifications, et éleva à l'entrée du port une tour qui
porte son nom; il fit même plus pour elle: il l'exempta de tailles et
d'impôts, et lui octroya le nom de Françoiseville ou Franciscopolis,
sous lequel elle n'a jamais été connue. Plusieurs fois, depuis, la mer
couvrit le Havre, engloutit des maisons, transporta au loin dans les
terres des barques de pêcheurs; mais chaque fois les habitants élevaient
un peu plus le sol, construisaient des jetées, et dans cette lutte qui
dura de 1523 à 1763, le génie de l'homme l'emporta, et la mer muselée
dut depuis lors se borner de ronger le pied des fortifications élevées
contre elle. Rien n'a manqué en fait de désastres à l'histoire du Havre:
il fut plusieurs fois pris et repris par nos amis les Anglais, qui
sentaient toute l'importance commerciale d'un port qui peut tenir à flot
en tout temps des bâtiments de 4 à 500 tonneaux.
Aujourd'hui le Havre serait heureux, n'était l'incendie de sa salle de
spectacle qui lui fait défaut au moment où les baigneurs font naître
dans la ville une activité métallifère, et où les artistes parisiens se
donnent rendez-vous pour amuser loin de Paris des oreilles parisiennes.
Pauvres bailleurs, je vous plains peu!
L'établissement des bains est de date assez récente. Sur une plage unie
qui descend en pente douce jusqu'au bord de la mer, on a dressé des
tentes qui reçoivent les baigneurs et les baigneuses.